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Enfances sacrifiées d’Europe de l’Est


Nobody’s children

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1.

Familles disloquées par la crise, orphelinats à la dérive, écoles publiques sponsorisées, aides sociales "privatisées" : la transition vers l’économie de marché affecte brutalement tous les enfants d’Europe de l’Est. Pour le mesurer, il suffit d’analyser leur situation dans trois pays témoins, tous trois candidats à l’Union européenne : l’Ukraine, dont le produit national brut est aujourd’hui de 60 % inférieur à celui de l’époque communiste ; la Roumanie, qui, depuis 1989, va de rémission en récession ; et la Pologne, membre du peloton de tête qui s’apprête à intégrer l’Union.

1.

Throughout eastern Europe, children are suffering most from the brutal transition to a market economy. Families have been disrupted, state schools increasingly rely on sponsorship, social welfare is being privatised, and even orphanages are riddled with corruption. The extent of the damage can be seen in three key countries, all candidates for EU membership : Poland, Romania and Ukraine.

2.

Mediach ne manquait pas d’atouts : cette ville de Transylvanie roumaine fabrique, depuis l’entre-deux-guerres, des chaussures et de la cristallerie, des landaus et de l’appareillage électrique, des casseroles et des carrosseries... Mais, depuis 1990, ces entreprises n’en finissent pas de se "restructurer". Elles se sont délestées de leur héritage communiste (centres de vacances, crèches et autres dispensaires), tandis que le capitalisme a fait éclore des commerces multicolores, une station-service, deux pizzerias, une école maternelle privée, des distilleries d’alcool...

2.

Medias, a town in Romanian Transylvania, used to have a lot going for it. It had been manufacturing shoes, crystalware, baby carriages, electrical goods and car panels since before the second world war. But in 1990 the "restructuring" started, and it hasn’t finished yet. The old industrial combines have been stripped of the holiday centres, crèches and dispensaries left over from the communist era. In their place, the free market has spawned a colourful array of shops, a petrol station, two pizzerias, a private nursery school and a couple of distilleries.

3.

Le décor y gagne, pas l’emploi. La ville compte 65 000 habitants, dont 3 000 chômeurs et 5 000 "fin de droits". "Pour les deux tiers de mes concitoyens, la nourriture est un combat quotidien", constate le pasteur luthérien Reinhart Guib, dans son église fortifiée. A tel point que 3 000 familles de Mediach ont dû renoncer à se chauffer. Parmi elles, les Lörinkz qui, voilà dix ans, criaient leur passion pour la "libertate". En additionnant la pension de Iosif, quarante-sept ans, et les allocations enfants (60 000 lei, soit 23 francs par enfant), les Lörinkz perçoivent chaque mois 276 francs, alors qu’ils doivent payer 250 francs (1) pour le chauffage collectif !

3.

This may have improved the look of the town, but it has done nothing for employment. Three thousand of Medias’ 65,000 inhabitants are out of work and another 5,000 have lost their social security rights. "For two thirds of the local population life is a daily struggle for food" says Reinhart Guib, the local Lutheran pastor. Like 3,000 other families in Medias, Iosif and Iby Lörinkz have had to stop heating their home. Iosif is 47. With his invalidity pension and two child allowances of 60,000 lei (just under $3 per child), the family has about $38 a month to live on. But communal heating costs them $34.

4.

Iosif a fait ses comptes : "En chauffant moins, on pourra peut-être manger un peu mieux, acheter des chaussures, de la lessive, des cahiers et des livres de classe" —ces derniers étaient gratuits, mais cette année les familles doivent les payer.

4.

"If we used less heating", says Iosif, we might be able to eat a little better and buy shoes, washing powder, notebooks and textbooks for the children. Schoolbooks used to be free, but as from this year families have to pay for them.

5.

Leurs deux enfants, Carmen, vingt ans, et Doris, quatorze ans, ont grandi dans l’incertitude du lendemain. Carmen n’a pas pu poursuivre ses études. Mais c’est Doris, la cadette, qui a le plus souffert de l’angoisse palpable à la maison : elle a tenté de se suicider. Depuis la fermeture brutale, fin 1993, de Carbosin —une usine de plastique et de noir de charbon qui répandait ses poussières sur le bourg de Copça Mica—, son père, oisif, malade, traîne son irritation entre un lit toujours défait et une télévision perpétuellement allumée. Sa mère, Iby, quarante-trois ans, court après les ménages depuis que son entreprise, une fabrique de casseroles, s’est "restructurée", "en commençant par licencier les femmes".

5.

Their daughters, aged 20 and 14, have grown up anxious of the future. Carmen, the elder, has been unable to continue her studies. Under the strain, her younger sister, Doris, has tried to commit suicide. Iosif used to work at Carbosin, a carbon-black plant at Copsa Mica that covered the whole area in a blanket of soot. It was suddenly closed down in 1993. Angry and resentful, Iosif spends his days between an unmade bed and a television set that is always on. Iby is 43. She has been chasing cleaning jobs ever since the saucepan factory she used to work at was restructured. "The first thing they did was to sack the women," she murmurs.

6.

La détresse, partout sensible, s’exprime avec gêne, dans l’intimité. Comme honteuse face à ces vitrines bien fournies, ces restaurants où l’on ne va jamais, ces publicités flamboyantes vantant les trésors de l’Occident. Tandis qu’une poignée d’affairistes s’enrichit, "le revenu des familles ne cesse de baisser, l’argent s’érode avec l’inflation, le Fonds monétaire international FMI exige la restructuration du secteur industriel, le chômage va croissant et la protection sociale disparaît", résume Mme Nora Godwin, représentante du Fonds des Nations unies pour l’enfance (Unicef) à Bucarest.

6.

The misery can be felt on all sides, but people keep it to themselves —as if shamed by the well-stocked shop windows, restaurants they cannot afford and bright advertisements for the delights of the west. "A handful of wheeler-dealers are making a packet," explains Nora Godwin, a Unicef representative in Bucharest. "But family incomes are falling all the time and the value of money is eroded by inflation. The IMF is demanding the restructuring of the industrial sector, which forces unemployment up and up, and social protection is disappearing."

7.

Le maire de la capitale annonce qu’"il ne peut plus" aider les familles à payer le chauffage. Celui de Mediach renonce à verser l’allocation d’urgence aux 240 déshérités de la municipalité. "Nous avons demandé aux organisations non gouvernementales ONG de leur distribuer de la nourriture et des médicaments", dit-il. En Roumanie, comme ailleurs à l’Est, les autorités ont pris l’habitude de "privatiser" l’aide sociale via les ONG. Un pis-aller quand 7,6 millions de Roumains vivent sous le seuil de pauvreté.

7.

The mayor of Bucharest has announced that he can no longer help families pay for their heating. In Medias, the mayor has stopped paying emergency allowances to the 240 families with no income at all. "We have asked the NGOs to supply them with food and medicine," he says. In Romania, as in other eastern European countries, the authorities have got used to "privatising" social assistance by shifting the burden to the NGOs. With 7.6m Romanians living below the poverty line, it is very much a last resort.

8.

La misère, l’impuissance de l’État ont en effet jeté 2 000 enfants sur le pavé. Un sur cinq a fui l’orphe linat. Les deux tiers ont préféré la rue, la mendicité, les petits larcins, le froid et la faim, à la violence quotidienne en famille. "Papa buvait, maman quittait la maison. Moi j’allais dormir dans un magasin de jeux vidéo " confie André, un rouquin de douze ans. Il a eu la chance de trouver sur sa route les éducateurs de l’association Salvati Copii, qui possède, à Bucarest, une sorte de palais nommé Gavroche, où l’on accueille une quarantaine d’enfants victimes.

8.

Because of poverty and the state’s lack of power, 2,000 children are now on the streets. One in five of them has run away from an orphanage. Two-thirds of them prefer cold and hunger, and even begging and petty theft, to the daily violence that went on in their families. "My dad drank all the time and my mum kept running away. I used sleep in a video-games shop," says Andrei, a 12-year-old with a mop of ginger hair. He was lucky enough to stumble across social workers from Salvati Copii and now he lives in their hostel, along with more than 40 other battered children.

9.

Malgré l’existence d’une douzaine de ces foyers, animés (quasiment tous) par l’initiative privée, des enfants dorment encore dans des cages d’escalier, des gares, des conduits du chauffage urbain. "Voilà six ans que j’ai quitté mon village, près de Tulcea, à cause de ma seconde mère. On ne s’entendait pas très bien", m’a écrit Mariam d’une main tremblante, d’abord incapable de parler et de se souvenir. Il hante, avec son copain Vassile, les abords de la station de métro Eroilor. "On a quatorze ans", prétendent-ils, mais ils en paraissent dix. Ils respirent à longueur de journée un petit flacon de laque grise qui distille ses vapeurs d’oubli. La nuit, ils trouvent abri sous le kiosque d’un fleuriste. En leur compagnie, Stefania, une adolescente tsigane, et Florin, son petit frère de huit ans, qui mendient et dorment chez un oncle. En quête d’affection et de menus cadeaux, ils offrent une proie facile aux pédophiles de tous pays qui ont inscrit Bucarest et Budapest au programme de leur "tourisme sexuel".

9.

Although there are a dozen such hostels, almost all run by private associations, there are still children sleeping in stair wells, railway stations and heating ducts. Marian has trouble remembering and getting words out, so he writes his story down with a shaking hand : "I ran away from my village near Tulcea six years ago because of my stepmother. She was always going on at me." He and his mate Vasile hang around the Eroilor metro station. They say they are 14, but they look about 10. They spend their days sniffing a bottle of grey varnish. At night they shelter under a nearby florist’s stand. With them are Stefana, a teenage Gypsy, and her eight-year-old brother, Florin. These two beg by day and sleep at their uncle’s place. In search of affection and cheap presents, they are easy prey for the paedophiles from all countries who have put Bucharest and Budapest on their list of sex tourist resorts.

10.

Pas plus en Roumanie qu’en Bulgarie ou en Russie, les parents ne sont a priori disposés à abandonner leurs enfants. "Au contraire, se souvient un anthropologue français, M. Claude Karnoouh, enseignant à l’université de Cluj, les enfants roumains étaient bien plus choyés et aidés dans leur socialisation que ceux de nos cadres moyens en Europe occidentale." Il a vu l’ancien dictateur Nicolae Ceausescu imposer manu militari sa politique nataliste - interdiction de la contraception et de l’avortement, placement des enfants en institution, selon le modèle soviétique, qui voulait qu’ils soient mieux éduqués par l’État que par une famille "défectueuse" : "L’État leur assurait, en Roumanie comme ailleurs, un logement et un travail à la sortie de l’orphelinat", rappelle-t-il. Surtout, il a assisté à l’éclatement des solidarités familiales, sous les coups de boutoir d’un capitalisme sauvage et corrompu, un bouleversement plus violent que celui imposé, en 1948, par le régime communiste".

10.

Romanian parents do not have a history of abandoning their children, any more than Bulgarians or Russians. "On the contrary," says Claude Karnoouh, a French anthropologist and visiting professor at the Babes-Bolyai university in Cluj, "Romanian children were more pampered than average middle-class children in western Europe, and greater attention was paid to socialising them." The Ceaucescu dictatorship enforced a policy of increasing the birthrate. "Contraception and abortion were banned, and children from inadequate" families were put in Soviet-type institutions, on the grounds that the state would do a better job of raising them. "The Romanian state gave them lodgings and employment when they left the orphanage," Karnoouh recalls. He has since witnessed the breakdown of family ties with the advent of out- and-out capitalism, which he calls a more violent social upheaval than the one imposed by the communists in 1948."

11.

Quand on demande aux Roumains quels sont leurs "motifs de satisfaction", 56 % répondent "aucun". "Avant, je pouvais allaiter sur mon lieu de travail, dans la crèche de mon entreprise", se souvient Mme Dana Crisan, animatrice d’un centre de soutien familial à Mediach. "Sur les dix crèches gratuites de la ville, il n’en reste plus que deux, et payantes. Pourquoi n’a-t-on pas préservé le meilleur de l’ancien système ? se demande-t-elle. Quelles valeurs allons-nous transmettre à nos enfants, autres que celles du profit immédiat désormais à l’honneur ?"

11.

A recent opinion poll asked Romanians what their "reasons for satisfaction" were : 56% answered none. "I used to be able to breastfeed in the crèche at my workplace," says Dana Crisan, who runs a family support centre in Medias. "The town had 10 free crèches. Now there are only two, and you have to pay for them. Why didn’t we keep the best of the old system ? What are we going to pass on our children apart from looking for a fast buck ?"

12.

En cette période de réforme chaotique du système de santé (sur le modèle polonais, lui-même inspiré par la sécurité sociale thatchérienne), le passé devient une valeur refuge. Certains médecins, à l’hôpital de Mediach, en ont même oublié les pénuries de l’ère Ceausescu. Le manque de seringues, par exemple, qui eut pour conséquence la transmission du virus VIH à des milliers d’enfants lors des vaccinations. Stéthoscope au cou, ils observent l’effondrement physique de leur société : futures mères anémiées en nombre croissant, hausse des prématurés. A l’amertume s’ajoute l’impuissance : "Nous sommes incapables de sauver des nouveau-nés de moins de 1 kilo, constate le docteur Elena Paul, responsable de la maternité. C’est la sélection naturelle."

12.

The health service is in the throes of chaotic reform on the Polish model (inspired by Thatcher’s attack on British social security). Many doctors at the Medias hospital look back to the old system with growing nostalgia. They have even forgotten the shortages of the Ceaucescu era, when thousands of children were infected with the AIDS virus through vaccination because of the lack of syringes. Faced with mounting numbers of premature births and pregnant women suffering from anaemia, they feel bitter and helpless. "We’re unable to save new-born babies weighing less than a kilo," says Dr Elena Paul, the head of the maternity unit. Natural selection is having the last word."

13.

Sélection doublée d’une autre, sociale. Un étage au-dessus, c’est le service de pédiatrie. Huit bébés y contemplent leurs mains, les yeux dans le vide, au "salon des abandonnés". "Parfois, les mères nous les reprennent. Puis elles les ramènent quand elles ont épuisé la dose de lait en poudre qu’on leur a donnée, raconte Mme Paloma Doinea, chef du service. Elles n’ont pas assez d’argent pour s’en procurer..."

13.

Natural selection, maybe. But social selection is also at work. Upstairs in the paediatric ward, eight abandoned babies gaze listlessly at their fingers. "Sometimes their mothers come and get them, but they bring them back as soon as they’ve used up the ration of milk powder we give them," Paloma Doinea, the head of the department, explains. "They’ve no money to buy any more."

14.

C’est bien là la cause des abandons. En Roumanie —tout comme en Hongrie, en Bulgarie, en Tchéquie ou en Slovaquie—, beaucoup d’enfants délaissés sont nés de familles tsiganes, misérables. Mais pas tous, loin de là. Le chômage, les bas salaires, l’absence de logement décent, le prix élevé des contraceptifs, la multiplication des grossesses adolescentes et l’habitude contractée sous l’ancien régime de considérer l’État comme un parent de substitution sont autant de raisons qui président à cette séparation tragique.

14.

Poverty is why babies are abandoned. In Romania —as in Hungary, Bulgaria, the Czech Republic and Slovenia— many abandoned children come from impoverished Gypsy families
— but by no means all of them. Unemployment, low pay, lack of decent housing, high price of contraceptives, growing number of teenage mothers, and the habit (acquired under the old regime) of considering the state as a surrogate parent, are all part of the tragedy.

15.

Sous l’influence des ONG et des bailleurs de fonds, certains "orphelinats " s’humanisent cependant. Ils dépêchent des assistantes sociales pour rappeler aux familles leur devoir de visite et pressent les parents de reprendre l’enfant quand leur situation s’améliore. Malgré ces efforts, le nombre des enfants de zéro à trois ans qui frappent chaque année à la porte des institutions dépasse largement celui des sortants : plus 45 % en dix ans, soit 10 000 par an. Alors que la natalité s’est effondrée. Même phénomène dans la plupart des pays voisins, sauf en Hongrie, où les réformes ont été plus progressives.

15.

Under pressure from NGOs and funding organisations, some so-called orphanages are sending social workers to remind families to visit their children and urge them to take them back when things get better. But the number of under-fours taken into care still far exceeds the number leaving institutions. It has risen by 45% in 10 years, to 10,000 a year , although the birthrate has fallen dramatically. The same has happened in most of the neighbouring countries except Hungary, where reforms have been more gradual.

16.

Au total, dans les pays d’Europe centrale et orientale, un million d’enfants ont l’État pour parent. Soit 500 000 de plus qu’en 1989 ! "Si les conditions de vie s’aggravent encore, le nombre d’enfants en institution ne fera que croître", prévoit M. Cristian Tabacaru, ancien titulaire du secrétariat d’État roumain à la protection de l’enfance
— dissous et remplacé par une Agence de protection de l’enfance, imposée par l’Union européenne comme condition d’accès à la table des négociations. L’enjeu : réunir sous une même autorité les 147 000 enfants à la charge de l’État (dont 30 000 en famille d’accueil), qui sont écartelés entre différents ministères.

16.

A million children in central and eastern Europe now have the state as parent. That is half a million more than in 1989. "If living conditions go on getting worse, the number of children in care is bound to increase," says Cristian Tabacaru, formerly a state secretary in the Romanian child protection department. His duties have been taken over by the National Agency for Child Protection under a reform imposed by the European Union as a condition for opening accession negotiations with Romania. With responsibility scattered among various ministries, the EU was anxious to bring all 147,000 children in state care (including 30,000 placed in foster homes) under a single authority.

17.

"Nous avons accompli un formidable effort", souligne M. Tabacaru. Tardif cependant. Comme en Pologne —où le Parlement s’est préoccupé cet hiver seulement de donner un cadre juridique aux familles d’accueil—, le système de protection de l’enfance n’a été réformé qu’en 1997, et de façon incomplète. Le soutien à domicile reste embryonnaire, la protection judiciaire de la jeunesse inexistante... Le tout assorti d’une décentralisation —réclamée elle aussi par l’Union européenne—, qui s’est traduite par une véritable débâcle au sein des "camin spital", ces 33 hospices où 4 000 enfants handicapés végètent dans des conditions pitoyables.

17.

"We’ve made a tremendous effort," Tabacuru stresses. It is a bit late though. As in Poland, where parliament created a legal framework for foster families only last winter, reform of the child protection system had to wait until 1997. And there are still many gaps. Home support is embryonic and legal protection for young people virtually non-existent. Worse still, the decentralisation measures demanded by the EU have produced total chaos in the country’s 33 hostels for the handicapped, known as camin spital, where 4,000 children have been left to rot in abominable conditions.

18.

Tous les anciens pays du "bloc de l’Est" ont hérité de ces établissements gigantesques pour 150 à 450 enfants "défectueux", implantés loin des centres urbains. Ils emploient chacun de cent à deux cents villageoises, isolées, sans formation et sous-payées (600 000 lei, en Roumanie, pour une aide soignante, soit 230 francs). Quand, en 1999, la décentralisation a mis les communes rurales dans l’impossibilité de financer ces mastodontes, ces femmes se sont retrouvées, six mois durant, sans salaire. "Elles venaient néanmoins travailler tous les jours", s’étonne Mme Teodora Avram, la directrice du camin spital" de Gradinari. En septembre, l’argent de l’Eurobingo (un loto télévisé), l’aide de la France et de l’Union européenne ont permis de regarnir les garde- manger et de payer les arriérés de salaires. Jusqu’à la prochaine crise.

18.

Hostels housing hundreds of handicapped children, usually located well away from urban areas, are a standard feature of all the former eastern bloc countries. In Romania, each of them employs a couple of hundred untrained village women, paid 600,000 lei a month (under $30). Last year’s decentralisation left rural councils unable to fund these huge institutions, and the women got no wages for six months. "Surprisingly, they still came to work every day," says Dr Teodora Avram. She is the director of the camin spital in Gradinari. In September, she received money from the Eurobingo TV show and a little aid from France and the EU, which allowed her to stock up on food and pay the wage arrears —until the next crisis.

19.

Fermer ces lieux de honte ? "Pas avant de créer des services périphériques d’aide aux familles, et de reconvertir les employées", affirme Mme Nora Godwin. Encore faudrait-il que la Roumanie soit mieux gouvernée, que l’Union européenne cesse de lui imposer des diktats versatiles, et que les ONG fassent leur mea culpa à l’instar de M. Gérard Luçon, responsable local de Handicap international : "Pendant dix ans, dit-il, nous nous sommes laissés entraîner dans la réparation des bâtiments, la fourniture de jouets, de chaudières... Des sommes immenses ont été dépensées. Mais nous n’avons pas veillé à la qualité du personnel."

19.

Should these shameful places be closed down ? "Not until family support services are in place and the camin spital employees have been retrained," says Nora Godwin. But for that to happen, Romania must be governed more efficiently and the EU stop making conflicting demands. The NGOs must also recognise their mistakes. Gérard Luçon, who runs the local branch of Handicap International, admits that for 10 years his organisation was bogged down in building repairs and the supply of toys, water heaters, and so on. Enormous sums of money were spent. What we didn’t do was make sure staff were properly qualified."

20.

En cas de détresse, la Roumanie pourra toujours compter sur ses amis étrangers. Ce n’est pas le cas de l’Ukraine. Sur l’autre versant des Carpathes, les 132 enfants de l’internat de Zaloutch vivent le même calvaire que ceux de Gradinari, mais dans l’angoisse et la solitude d’un pays fermé sur lui-même.

20.

In an emergency, Romania can always rely on help from its friends abroad. Ukraine cannot. On the other side of the Carpathian mountains, the 132 children in the home at Zaluch live in the same dreadful conditions as in Gradinari, but their misery is made worse by the anguish and solitude of a country closed in on itself.

21.

Tantôt sans électricité, tantôt sans chauffage, l’"internat pour enfants" vogue à la dérive au fond d’un grand domaine. Des enfants grognent, d’autres dansent nus. Certains sont en camisole, la plupart prostrés sous les draps. On les soulève pour découvrir d’horribles malformations qui font penser aux suites de la radioactivité post- Tchernobyl ", affirmait le docteur Philippe Josué, en 1998, à l’issue d’une mission exploratoire pour Médecins du monde. A quelques kilomètres de là s’étend une zone contaminée de 30 kilomètres de rayon où on cultive, fort tranquillement, pommes de terre et maïs.

21.

Without electricity one day, heating the next, the "home for children" stands abandoned on the edge of a dilapidated country estate. Children are moaning, others dance around naked. Some are in straitjackets, most are lying in bed. "The staff lift them up to show their dreadful deformities which resemble the effects of exposure to post- Chernobyl radiation", as Dr Philippe Josué reported on a fact-finding mission for Médecins du Monde in 1998. A few miles away, in a contaminated zone 40 miles in diameter, potatoes and sweetcorn are being grown without any regard for the consequences.

22.

En ces temps incertains, le personnel se réserve l’usage exclusif des vingt cochons de la porcherie. Il entretient 20 hectares de blé, de pommes de terre et de betteraves, sans engrais ni semences. Deux médecins sont partis en Italie faire des ménages pour gagner leur vie. Leur successeur ne dispose d’aucun antibiotique. Quand partira-t-il à son tour  ? Les 80 infirmières et aides-soignantes, elles, sont condamnées à rester en Ukraine pour un salaire de 105 hrivnas (126 francs) dont elles ne touchent, selon les mois, que 5 francs à 50 francs, avec un complément sous forme de vodka, bonbons, saucissons, ou beurre...

22.

In these uncertain times, the staff keep the 20 pigs in the sty for their own use. They also cultivate 50 acres of wheat, potatoes and beetroot, without fertiliser or seed. Two doctors have left for Italy to work as cleaners. Their replacement has no antibiotics and is unlikely to stick it out much longer. The 80 nurses and assistants have no choice but to remain in Ukraine on an official salary of 105 hryvna (under $20). In fact, they only get $1 to $10, plus some vodka, sweets, sausages or butter.

23.

"Après l’élection présidentielle du 31 octobre 1999, on nous a dit qu’il ne faudrait plus compter ni sur les salaires ni sur les rétributions en nature", rapporte Luba, une infirmière. Depuis, les enfants n’ont plus à manger que des patates et de l’huile. Et, dehors, la maison du jardinier abrite chaque année au moins une vingtaine de petits corps. Un tiers des enfants lourdement handicapés meurent avant dix-huit ans, selon les statistiques nationales.

23.

" After the presidential election last October," says Luba, one of the nurses, they told us we could no longer count on any wages or payment in kind." Since then, the children have had nothing to eat but potatoes and oil. And according to official statistics, a third of all seriously handicapped children die before the age of 18.

24.

En Roumanie comme en Ukraine, des enfants sains se retrouvent par erreur dans ces mouroirs. Le personnel de Zaloutch a la fierté de nous présenter "les deux qui parlent" : Stiopa, sept ans, qui exécute d’une voix stridente un tube de Ricky Martin, et Micha, cinq ans, un si joli bambin qu’on se demande ce qu’il fait là, dans cette odeur fétide. "Oligophrénie, idiotie, papa et maman alcooliques ! " s’écrient les blouses blanches. En Ukraine, comme jadis en Union soviétique, il suffit d’être fils d’alcoolique ou de criminel pour être a priori considéré comme malade.

24.

Both in Romania and in Ukraine, healthy children get in to these death houses by mistake. The staff at Zaluch proudly exhibit the "two who can talk" : Stiopa, 7, who belts out a Ricky Martin number, and Misha, 5, such a pretty child you wonder what he is doing in all this stench. "Mentally deficient, retarded, both parents alcoholic," say the men in white coats. In Ukraine, as formerly in the Soviet Union, it is enough to be the child of an alcoholic or a criminal to be labelled ill.

25.

Des enfants anémiés, des directrices bien nourries qui ne refusent pas les dessous- de- table : les orphelinats d’Ukraine sentent la combine. Mais tous les Ukrainiens survivent ainsi. Salaires fantômes, impôts détournés ou inexistants : dans ce pays démonétisé, les services périclitent. A l’hôpital, il faut apporter ses pansements, son oreiller, sa seringue et ses médicaments, sans oublier les 400 dollars du chirurgien. Hors des grandes villes, des foules postées au bord des routes attendent en vain le passage d’un bus. Et, les jours de marché, on voit autant de voitures que de carrioles à cheval.

25.

With their anaemic children and well-fed directors who are happy to accept a bribe, the orphanages of the Ukraine stink of corruption. But that is how all Ukrainians survive. Phantom salaries are rife and tax evasion widespread. In a country where the official currency has lost all value and only the dollar counts, all services are at risk. Hospital patients bring their own bandages, pillows, syringes and medicines, as well as a $400 backhander for the surgeon. Outside the big cities, crowds gather by the roadside, waiting in vain for a bus. Yet on market days you see as many cars as horse-drawn carts.

26.

Mais, à la différence de la Roumanie, les manteaux sont élégants et chauds, les chapeaux coquets, l’allure fière. La "combine" profite encore à une majorité. Pour combien de temps ? Sous son apparente douceur, Katya, quatorze ans, vit la "transition" sans illusion. Elle habite Sniatyn, un gros bourg à quelques kilomètres de Zaloutch. "Il y a beaucoup de jeunes de mon âge qui boivent", ose-t-elle dire d’une voix timide. Elle sait aussi que les plus grands "prennent de la drogue parce qu’ils ne trouvent pas de travail", dans une région où les églises (orthodoxes et grecques catholiques) poussent comme des champignons sur la terre noire. "Les seuls qui embauchent, ici, sont les fondations pour la construction des églises. Et encore, ils payent plus souvent en essence qu’en hrivnas."

26.

In contrast to the clothing in Romania, overcoats are fashionable and warm, hats stylish, and their owners look far from downtrodden. Corruption still pays off for most people, but for how much longer ? Katya Lavrentovich, a soft-spoken 14-year-old, has no illusions about the "transition". She lives in Snyatyn, a town a few miles from Zaluch. Many people of my age drink," she says. "Older teenagers take drugs because they can’t find work". Meanwhile, Orthodox and Greek Catholic churches are springing up like mushrooms. "The only people taking on workers round here are the church-building foundations", says Katya, and even they pay in petrol, not hryvna."

27.

Certaines classes de son collège sont chauffées, d’autres non. Au lycée, ils n’ont pas de chauffage du tout. Et les parents ont repeint eux-mêmes les salles de classe. Ceux de Katya, les Lavrentovitch, affichent une confiance au-dessus de la moyenne. "Les mécontents sont ceux qui ne pensent qu’à leur ventre et sont incapables de donner un sens à leur vie", prétend Iana, sa mère. "Tous nos problèmes viennent de la mafia, qui rêve d’une union entre l’Ukraine et la Russie", affirme Nicolas, le père de Katya. Pourtant, ni lui (ancien pompier en invalidité) ni elle (vétérinaire dans un kolkhoze d’élevage de poulets) ne perçoivent officiellement le moindre revenu.

27.

In her school, some of the classrooms are heated, others not. At the grammar school, there is no heating at all. The parents have repainted the classrooms. Katya’s parents are more confident than most. "People who complain are just thinking about their stomachs," says her mother, Jana. "They’re unable to give any meaning to their lives." Katya’s father, Mykola, blames everything on the mafia, who dream of a union between Ukraine and Russia". Yet neither parent is officially receiving any income at all. Mykola is a former fireman, now an invalid, and Jana is a veterinary surgeon in a poultry kolkhoz (collective farm).

28.

Mais Nicolas s’occupe d’un élevage "privé " de cent poules pondeuses, tandis que Iana donne des consultations vétérinaires au noir. Elle vend aussi sur le marché les produits de leur élevage, ceux de leur petit terrain et toutes les denrées qu’elle arrache au directeur du kolkhoze. Au total, les Lavrentovitch et leur fille vivent mieux que les Lörinkz. Ils possèdent une voiture, une cabane à la campagne et partent chaque année en vacances au bord de la mer Noire.

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But Mykola has a "private" poultry pen with 100 laying hens, and Jana moonlights as a local vet. She also sells eggs at the market, plus the produce of their small plot and any goods she can wring out of the kolkhoz manager. The Lavrentoviches and their daughter are better off than the Lörinkz family. They own a car and a hut in the country, and go on holiday once a year to the Black Sea coast.

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"D’ici que Katya ait fini ses études, les choses auront peut-être changé", espère Iana. En attendant, la famille économise les centaines de dollars nécessaires pour son entrée à l’université d’Ivano-Frankivsk. Elle rêve d’être journaliste, mais sa mère se récrie : "On ne connaît personne dans cette faculté-là." Elle sera donc vétérinaire ou bien médecin. "Un métier où l’on est plus souvent payé que les autres", se console la jeune fille. Son père l’engage à apprendre les langues étrangères ". Beaucoup parmi les jeunes regardent vers l’Occident. Une aubaine pour la mafia de la traite des blanches, qui recrute, comme en Pologne, par le biais de petites annonces cherchant "baby-sitter", "barmaid", ou "danseuse", avec des "papiers en règle".

29.

Jana hopes things will improve by the time Katya has finished her studies. Meanwhile, the family is saving the hundreds of dollars needed for her to get into the university at Ivano- Frankivsk. Katya would like to be a journalist, but her mother insists she becomes a vet or a doctor because "we don’t know anybody in the journalism faculty." Katya consoles herself with the thought that "doctors have got more chance of being paid than most others". Her father urges her to learn foreign languages", like many young girls looking for work in the west. Many fall foul of the mafia, which bases its traffic in women, like in Poland, on recruiting victims through small ads for "babysitters, barmaids and dancers with their papers in order".

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Loin des combines et des pots-de-vin, la petite école rurale de Zbuvdvitchi, près de Sniatyn, attend avec angoisse le retour des grands froids : l’école n’a pas assez de charbon. Devant l’institutrice engoncée dans son manteau, les petits visages fatigués se dressent pour accueillir le visiteur d’un respectueux "dobri den !" (bonjour). Certains ont parcouru, dès l’aube, 6 kilomètres à pied. "Autrefois, se souvient le directeur Igor Volodamerovitch, il y avait un bus de ramassage scolaire, mais les parents n’ont plus d’argent pour le payer ni pour acheter les livres de classe qu’on ne peut leur procurer d’occasion. Il y a quatre ans encore, on avait les moyens d’offrir des repas à une quinzaine d’enfants malnutris. Aujourd’hui, il y a toujours des malnutris mais on n’a plus d’argent..."

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Far away from the bribery and corruption, the little village school at Zbuvdvichi, near Snyatyn, is running out of coal. The winter frosts are a grim prospect. The teacher sits huddled in her coat, as tired little faces look up to welcome the visitor with a polite "Good morning !" Some of them have got up at dawn to walk the four miles to school. "There used to be a bus," says the headmaster, Igor Volodamerovich, "but the parents can’t pay for it any more. They’ve got no money for textbooks either, and we can’t supply them second-hand any longer. Four years ago we used to provide free meals for over a dozen under-fed children. We’ve still got hungry children, but there’s no money for food."

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Ses grosses mains terreuses racontent d’elles-mêmes son complément de salaire. Les institutrices ne perçoivent même plus leurs 130 à 150 hrivnas (180 francs) de salaire. Elles sont là, mais la motivation n’est pas la même ", reconnaît le directeur.

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His large, earth-stained hands show how he supplements his own salary. The teachers no longer receive even their monthly salaries of 130 to 150 hryvna (about $25). They still come to work but they lack motivation.

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Anesthésiée, l’Ukraine dort encore d’un sommeil soviétique. Que se passera-t-il quand elle s’éveillera ? La Pologne, voisine, attend ce moment avec inquiétude. Elle s’estime déjà européenne et d’autres la regardent avec envie. La "combine", pourtant, s’y pratique à grande échelle. Il y a dix ans, les premiers kiosques de revendeurs à la sauvette s’étalaient aux pieds du Palais de la culture, au coeur de Varsovie. Désormais, cet affairisme fiévreux a gagné toutes les institutions s’occupant de l’enfance. Les maternelles se sont privatisées, des centaines d’écoles privées ont vu le jour (300 lycées, pour la seule année 1999), et les directeurs d’école et d’internat passent le plus clair de leur temps dans une course au sponsor destinée à pallier les faiblesses du budget.

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Ukraine is still drowsy from the Soviet anaesthetic. What will happens when it wakes up ? The prospect worries neighbouring Poland, which already considers itself part of Europe. Many eastern European countries are jealous of its success. Nevertheless, fiddling is rife and the underground economy is on a grand scale. It is now 10 years since the first street hawkers set up in central Warsaw, right outside the Palace of Culture. Since then, all child-care institutions have fallen prey to business mania. Nurseries have been privatised, hundreds of private schools have sprung up (300 grammar schools in 1999 alone), and headteachers spend most of their time chasing after sponsors to make good their budget deficits.

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"Je loue mes murs à une agence de pub", se vante Mme Jolanta Drobot, la pimpante directrice de l’école Stefan-Sterzynski, dans le quartier de Praga. Elle loue aussi ses salles de cours à des écoles privées de danse, de sport, et sa cantine aux... Témoins de Jéhovah, qui comptent une trentaine d’adeptes parmi les 700 élèves (ils ont repeint les murs). Les parents sont priés de contribuer aux frais d’entretien de la photocopieuse couleur mais aussi à une "fondation", qui a permis à la directrice d’acquérir une dizaine d’ordinateurs et d’offrir une prime aux enseignants "leaders", déjà gratifiés —par la municipalité— d’un supplément de salaire de 30%.

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"I’ve let the walls to an advertising agency," boasts Jolanta Drobot, the smartly dressed head of the Stefan Sterzynski school in Warsaw’s Praga district. She also hires out classrooms for private dance and sports classes. The school canteen is rented to Jehovah’s Witnesses, who have 30 or so followers among the 700 pupils and have given it a new coat of paint. Parents are asked to contribute to the maintenance costs of the colour photocopier, as well as to a "foundation" that has enabled the head to acquire a dozen computers and pay a bonus to "leading" teachers, who have already been awarded a 30% supplement by the local authority.

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Ces avantages s’inscrivent dans le cadre d’une réforme qui vise à trier les "bons" des "mauvais" enseignants. Lancée à la rentrée 1999, elle a été mise au point par Solidarnosc, dont la branche politique sert de pierre angulaire à la coalition conservatrice au pouvoir. "Tous ceux qui ne trouvent pas à s’embaucher ailleurs finissent dans l’enseignement, le métier le moins bien payé, explique M. Josef Niemiec, vice-président de Solidarnosc. Il faut sortir de cette logique et mieux préparer l’enfant au marché du travail, avec une éducation plus générale, de type lycée, qui développe sa mobilité, son esprit de compétition."

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These benefits are part of a reform that began last September at the start of the new school year, with the aim of separating "good" teachers from "bad". It is the brainchild of Solidarity, whose political wing is the cornerstone of the ruling conservative coalition. "People who can’t get a job anywhere else end up in teaching, the worst-paid profession," says Jozef Niemiec, a top Solidarity official. We have to break this vicious circle and prepare children better for the labour market. They need a broader grammar-school education that teaches them to be more mobile and competitive.

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Bucarest s’inspire du modèle polonais avec une sorte de ferveur missionnaire dans un pays où l’affairisme reste l’apanage des "gros". L’école n° 150 de Bucarest (proche de la présidence) demande aux parents jusqu’à 600 000 lei (230 francs) de contribution annuelle. L’équivalent d’un salaire modeste. En Roumanie, comme en Pologne, où le financement est également décentralisé, la pratique du parrainage accentue les inégalités. "La réforme profite d’abord aux couches supérieures de la population", estime le sociologue Kazimierz Frieske, spécialiste de la pauvreté et... fondateur, à Varsovie, d’une université privée de droit et de management. "Le gouvernement compte sur cette réforme pour développer l’’employabilité’ des jeunes, mais moi, je n’y crois pas."

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Romania is following avidly in Poland’s footsteps. School number 150 in Bucharest, located near the presidential palace, requires parents to pay an annual contribution of up to 600,000 lei (just under $30), the equivalent of a modest monthly salary. As in Poland, where funding is also decentralised, the inequalities in the Romanian education system are compounded by sponsoring. "The reform mainly benefits the upper social strata," says Kazimierz Frieske, an expert on poverty and founder of a private university in Warsaw teaching law and business studies. "The government’s counting on this reform to make young people more employable. I doubt it will."

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Sur les deux millions de Polonais qui vivent dans une pauvreté extrême, la moitié n’a pas dix-neuf ans. "Le gouvernement dépense juste assez pour éviter la révolte et la famine, pas assez pour ramener les exclus sur le marché du travail", constate le professeur Frieske. Hors plan social, l’indemnité chômage s’établit autour de 400 zlotys (640 francs) par mois, pendant un an, quel que soit le salaire antérieur, alors que les prix sont calqués sur le deutschemark.

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Half of the 2m Poles living in extreme poverty are under 19. "The government’s spending just enough to avoid revolt and starvation, but not enough to get the excluded back on the labour market," says Professor Frieske. Unemployment benefit is around 400 zloty ($90) a month for one year, irrespective of previous salary, but prices are at German levels.

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Invisible à Varsovie ou à Gdansk, la pauvreté se concentre dans des poches, autour des anciens kolkhozes, ou dans les villes moyennes, frappées par la restructuration. Une partie des exclus - de 10 % à 15 % de la population - passe l’hiver aux portes de la capitale, dans le quartier excentrique de Bialolenka. Là, 2 000 à 3 000 sans-abri ont trouvé refuge dans des foyers financés par quelques sponsors mais surtout l’État et la municipalité, riche de ses investisseurs étrangers, comme Coca-Cola, L’Oréal, Auchan, Daewoo...

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There is not much sign of poverty in Warsaw or Gdansk. It is concentrated in pockets around the former state farms and in middle-size towns badly affected by restructuring. The excluded make up 10% to 15% of the population. In Bialolenka, on the outskirts of Warsaw, 2,000 to 3,000 homeless people shelter in hostels funded partly by private sponsors. But the bulk of the money comes from the local authority, whose coffers have been filled by capital investment from Coca Cola, L’Oréal, Auchan, Daewoo and other foreign companies.

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La Pologne, qui caracole dans le peloton de tête des candidats à l’Union, ne connaît pas le phénomène "enfants des rues". Mais le stress que vivent les parents, la violence cachée, l’alcoolisme ont conduit, en 1998, quelque 8 500 enfants et adolescents (de sept à dix-sept ans) à fuir leurs parents. Tous ont été retrouvés par une police plus active qu’en Roumanie et confiés à des foyers ou rendus à leur famille. "C’est un signal que lancent les enfants afin qu’on s’occupe d’eux, estime la commissaire Alicja Tomaszewska, spécialiste des disparitions . Autrefois, les parents avaient du temps pour leurs enfants. Maintenant, ils courent après l’argent."

38.

Poland, a front runner for EU membership, has no children living on the streets. But just in 1998, parental stress, domestic violence and alcoholism made 8,500 youngsters aged 7 to 17 run away from home. The police, more active than in Romania, eventually found them all. They have been put in children’s homes or returned to their families. "These children are crying out for help," says police commissioner Alicja Tomaszewska, a specialist in missing persons. "Parents used to have time for their kids. Now they’re too busy trying to make money."

39.

Explosion du suicide, de la délinquance juvénile, des abus sexuels et de la maltraitance : la Pologne se "normalise"
— tout comme la République tchèque et la Hongrie— et découvre les fléaux de la société de consommation. En même temps qu’elle se réjouit de voir les enfants "plus ouverts et plus exigeants aussi", Mme Alicja Ziarnik, conseillère pédagogique de l’école Stefan-Sterzynski, à Varsovie, exhibe un pistolet à billes et un sachet de marijuana, récemment confisqués. "Je m’arrange avec la police pour qu’il n’y ait pas de dealers autour de l’école", affirme-t-elle.

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There has been a dramatic increase in suicide, juvenile delinquency, sexual abuse and violence against children. Like the Czech Republic and Hungary, Poland is becoming a "normal" country. It is discovering the blessings of the consumer society. Alicja Ziarnik, educational adviser at the Stefan Sterzynski school, is pleased that Polish children are more open and assertive. But she sadly produces a confiscated ball-bearing pistol and a bag of marijuana : "I arrange things with the police to make sure there aren’t any dealers hanging round the school."

40.

Y parvient-elle vraiment ? Une étude menée par l’Institut de psychiatrie auprès de 10 000 élèves de la capitale a révélé que 15 % des quinze-seize ans et 30 % des dix-huit ans avaient déjà "essayé" la drogue (de la marijuana essentiellement, mais aussi des amphétamines et de l’ecstasy). Casquettes, jeans et téléphones portables : à Gdansk et Varsovie, la jeunesse polonaise est entrée de plain-pied dans l’ère consumériste. "Nous n’avons pas su voir que le capitalisme avait aussi ses mauvais côtés", reconnaît le professeur Frieske. Courte épitaphe pour une enfance sacrifiée...

40.

Can she really make sure ? The Institute of Psychiatry recently conducted a study of 10,000 schoolchildren in the Warsaw area. It showed that 15% of all pupils aged 15 to 16, and 30% of all 18-year-olds, have already tried drugs
— mainly marijuana, but also amphetamines and ecstasy. With their baseball caps, jeans and mobile phones, the youngsters of Gdansk and Warsaw have jumped firmly into the consumer age. "We failed to see that capitalism has its downside," Professor Frieske admits. Not much consolation for the children sacrificed in the process.

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