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Une Europe de moins en moins européenne


The United States of Europe

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1.

Le Monde Diplomatique – Janvier 2003 – Pages 8 & 9

1.

Le Monde diplomatique - January 2003

2.

Une Europe de moins en moins européenne

2.

The United States of Europe

3.

Le sommet de Copenhague, qui a décidé l’élargissement de l’Union de 15 à 25 membres en 2004, a-t-il vraiment consacré les retrouvailles de la Grande Europe avec son histoire et sa géographie ? En apparence seulement, car cette Europe-là se définit de plus en plus comme un simple espace marchand inscrit dans la stratégie impériale des Etats-Unis. Nul n’imagine que les travaux de la Convention présidée par M. Valéry Giscard d’Estaing, et dont les propositions seront rendues publiques au printemps, rompront avec cette logique.

3.

Europe is now defined as a trading area within the framework of United States imperial strategy. Without much consultation, the US promises prospective EU membership to those states whose co-operation it needs.

4.

Par BERNARD CASSEN

4.

by BERNARD CASSEN (Translated by Barbara Wilson)

5.

La construction européenne n’a jamais été l’affaire des seuls Européens. Certes, c’est bien des rangs de leurs élites - penseurs et dirigeants fonctionnant en réseaux - qu’elle a jailli comme objet utopique, comme idéal politique à atteindre. Mais sa concrétisation à partir de 1958, sous la forme d’une Communauté économique européenne (CEE), devenue Union européenne (UE) en 1993, a été façonnée par les rapports de forces issus de la seconde guerre mondiale. Au-delà de l’action des Pères fondateurs (appellation qui ne doit pas être réservée aux seuls Monnet et Schuman), elle doit davantage à la volonté des Etats-Unis qu’à celle des peuples d’Europe, pourtant engagés - pour reprendre la formulation des traités successifs, de celui de Rome (1957) à celui de Nice (2000) - dans une « union sans cesse plus étroite » . Les peuples sont, au mieux, restés spectateurs et, jusqu’à ces dernières années (et encore...), nullement acteurs de leur propre intégration dans un ensemble qui, après le Conseil européen de Copenhague des 12 et 13 décembre 2002, comptera vingt-cinq pays et plus de 450 millions d’habitants.

5.

THE building of Europe has never been an exclusively European enterprise. Europe as a political ideal was certainly conceived by a European elite of thinkers and leaders. But its realisation, from the European Economic Community (EEC) of 1958 to the European Union of 1993, was determined by the balance of power that emerged after the second world war. The founding fathers, a title that should not be reserved exclusively for Jean Monnet and Robert Schuman, played their part. But the building of Europe owes more to the will of the United States than the resolve of the peoples of Europe. Though they were - in the words of treaties from Rome (1957) to Nice (2000) - determined to lay the foundations of an “ever closer union”, they have been at best spectators. Until recently they have played no part, indeed they still play no part, in their own integration into a body that will, after the Copenhagen European Council of December 2002, comprise 25 countries with a combined population of more than 450m.

6.

L’aspiration à cette « union sans cesse plus étroite » n’est évidemment pas née dans les bureaux du département d’Etat à Washington dans les années 1940. Sans remonter encore plus loin dans le temps, on en trouve déjà une trace écrite à la Renaissance dans un document, le Tractatus , rédigé en 1464 (onze ans après la prise de Constantinople par les Turcs) par le roi de Bohême Podiebrad. Il s’agit alors, face à un Empire ottoman conquérant, de créer une sorte de pacte de non-agression entre les peuples de la chrétienté (d’Orient et d’Occident) avec une juridiction compétente et une sorte de Parlement des Etats membres dont les représentants pourraient siéger cinq ans. On cite aussi souvent le Projet politique du duc de Sully, ministre d’Henri IV , que les Mémoires du duc, seulement publiés en 1788, présentent comme une proposition du Béarnais, après une correspondance avec la reine d’Angleterre Elisabeth Ire.

6.

Of course, the idea of ever closer union did not spring into being in the offices of the State Department in Washington in the 1940s. It is already to be found in a renaissance document, the Tractatus written by King Podiebrad of Bohemia in 1464, 11 years after the fall of Constantinople. He proposed that Christian peoples, east and west, should enter into a non-aggression pact against the victorious Ottoman Empire. They would have full jurisdiction and a parliament in which representatives of the member states could sit for five years. Another frequently cited, French source is the grand design of Henri IV’s minister, the Duc de Sully. According to the duke’s memoirs, published only in 1788, this proposal was based on an exchange of letters with Queen Elizabeth I of England.

7.

Dans cette filiation, en 1693, le quaker William Penn écrit un essai intitulé Present and Future Peace of Europe . En 1713 et 1717, l’abbé de Saint-Pierre, plénipotentiaire français aux conférences qui déboucheront sur les traités d’Utrecht (1713-1715) mettant fin à la guerre de la Succession d’Espagne, propose un Projet pour rendre la paix perpétuelle en Europe et un Projet pour rendre la paix perpétuelle entre souverains chrétiens .

7.

The “Essay towards the present and future peace of Europe” written in 1693 by the Quaker, William Penn, is a further step. And in 1713 and 1717, the Abbé de Saint-Pierre, French plenipotentiary at the peace conference leading to the Treaty of Utrecht (1713-15), which ended the War of the Spanish Succession, put forward “A project for settling an everlasting peace in Europe” and “A project for perpetual peace between Christian sovereigns”.

8.

Jean-Jacques Rousseau poursuivit la réflexion de l’abbé de Saint-Pierre dans son Jugement sur la Paix perpétuelle (1782), qui prévoit une fédération ou confédération de princes, mais c’est Emmanuel Kant qui écrira le texte décisif sur cette question : Pour la Paix perpétuelle (1795). Il y avance l’idée que seuls des régimes républicains peuvent garantir la paix, car, « en République, le consentement des citoyens est requis pour faire la guerre ».

8.

Jean-Jacques Rousseau carried Saint-Pierre’s thinking further in his Judgement On Perpetual Peace (1782), which foresaw a federation or confederation of princes. But Emmanuel Kant was to produce the definitive work on the subject, Perpetual Peace (1795), in which he propounded the theory that peace can only be secured by republican regimes because “in a republic, the citizens’ consent is required to declare war.”

9.

Au siècle suivant, les réflexions de Kant seront poursuivies, entre autres, par Claude Henri de Saint-Simon dans un texte, De la réorganisation de la société européenne , destiné aux Parlements de France et d’Angleterre (1814), et qui propose ce que l’on appellerait aujourd’hui un « axe » franco-britannique, sous la forme d’une confédération appelée à s’élargir à d’autres régimes parlementaires, avec, pour coiffer le tout, un Parlement européen servant de moteur à une unification du Vieux Continent.

9.

Kant’s ideas were taken up in the 19th century by Claude Henri de Rouvray, Comte de Saint-Simon, in a paper “On the reorganisation of European society” addressed to the French and English parliaments (1814). This proposed what would now be called a Franco-British axis, a confederation that would include other parliamentary governments and - a crowning touch - a European parliament to unify the continent.

10.

Un projet qui eut une éphémère traduction le 16 juin 1940 dans la proposition de fusion des souverainetés française et britannique faite, à l’initiative notamment de Jean Monnet, par Winston Churchill au gouvernement français de Paul Reynaud, et acceptée, non sans hésitation, par Charles de Gaulle, encore simple sous-secrétaire d’Etat à la guerre en mission à Londres. Le remplacement de Reynaud par le maréchal Pétain à la présidence du conseil, le même jour, rendra caduque cette initiative quelque peu surréaliste, mais qui avait comme principal objet de remonter le moral des Français. C’était deux jours avant le 18 juin...

10.

This idea was revived briefly on 16 June 1940 in a proposal to merge French and British sovereignty, put to the Reynaud government by Winston Churchill at Jean Monnet’s suggestion and accepted, not without some hesitation, by Charles de Gaulle, then under-secretary of state for war on mission in London. The main purpose of this somewhat surreal initiative was to raise French morale. However, that very day Marshal Pétain replaced Paul Reynaud as president of the council, so nothing came of it. Two days later, on 18 June, De Gaulle made his historic broadcast, calling for the French to resist the German occupation.

11.

Plus connue que celle de Saint-Simon est la proposition faite par Victor Hugo en août 1849, dans son discours au Congrès de la paix réuni à Paris, où il utilise, sans doute pour la première fois après l’Italien Cattaneo, l’expression d’« Etats-Unis d’Europe », sans plus de précisions. Il préconise notamment la mise en place d’un « grand Sénat souverain qui sera à l’Europe ce qu’est le Parlement à l’Angleterre ». Au XIXe siècle, il faudrait aussi citer Giuseppe Mazzini, qui fonde en 1834 l’association Jeune Europe et établit, en 1857, une carte de la future « Europe des nations », et, à l’inverse, les thèses d’un noir pessimisme du Bâlois Jacob Burckhart et de son disciple et collègue Frédéric Nietzsche, annonçant le déclin occidental qu’Oswald Spengler développera en 1918 dans son Déclin de l’Occident .

11.

Perhaps better known than Saint-Simon’s paper is Victor Hugo’s proposal at the 1849 peace congress in Paris when he spoke openly of a United States of Europe, probably the first to use the phrase since the Italian, Carlo Cattaneo. Hugo was in favour of having “a supreme, sovereign senate, which will be to Europe what parliament is to England”. Another eminent 19th century figure, Giuseppe Mazzini, founded the Young Europe association in 1834 and produced a blueprint for the future Europe of the nations in 1857. Jacob Burckhardt and his disciple and colleague Friedrich Nietzsche, however, took a deeply pessimistic view, subsequently developed by Oswald Spengler in The Decline Of The West (1918).

12.

Dans les premières décennies du XXe siècle, l’idée européenne trouvera deux porte-parole particulièrement éloquents : Richard Coudenhove-Kalergi et Aristide Briand. Coudenhove-Kalergi est un personnage hors du commun : né en 1894 à Tokyo, finalement devenu citoyen franco-autrichien, docteur de l’université de Vienne, il est le fils du chargé d’affaires d’Autriche-Hongrie dans l’Archipel, qui a épousé une Japonaise. Il a des racines familiales tant en Flandre qu’en Crète, et il est chez lui aussi bien à Paris qu’à Prague, Vienne ou New York. C’est un véritable commis-voyageur de l’idée européenne qu’il promeut dans son Paneuropa (publié à Vienne en 1923), à la suite de la création de l’Union paneuropéenne, et avec le Manifeste paneuropéen (1924), ainsi que dans la revue Paneurope .

12.

There were two eloquent advocates of the European ideal in the early 20th century : Richard Coudenhove-Kalergi and Aristide Briand. Coudenhove-Kalergi was an unusual character : he was born in Tokyo in 1894, the son of the Austro-Hungarian chargé d’affaires in Japan and his Japanese wife. He eventually took French and Austrian nationality and obtained a doctorate at the University of Vienna. He had family connections in Flanders and Crete, and was equally at home in Paris, Prague, Vienna and New York. He was a great publicist for the European ideal, promoting it in Paneuropa, published in Vienna in 1923 after the establishment of the Paneuropean Union, in the Paneuropean manifesto (1924) and the Paneuropa magazine.

13.

En 1926 se tiendra à Vienne, devant 2 000 délégués venus de vingt-quatre Etats, le premier congrès de l’Union paneuropéenne, qui approuvera le Manifeste et dégagera les grandes lignes d’une « organisation fédérative de l’Europe » , en fait davantage une confédération qu’une fédération. Ce qui explique l’intérêt que lui portera de Gaulle après son retour aux affaires en 1958, alors qu’il est en butte à la violente hostilité des fédéralistes du Mouvement européen.

13.

The first Paneuropean Union congress was held in Vienna in 1926, attended by 2,000 delegates from 24 countries. They approved the manifesto and set out a general scheme for the organisation of Europe on federal lines. It was to be a confederation rather than a federation, hence De Gaulle’s interest in it after his return to public life in 1958, an interest hotly opposed by the federalists of the European Movement.

14.

Aristide Briand sera le premier chef de gouvernement en exercice à « porter » activement l’idée d’union européenne : également président d’honneur de l’Union paneuropéenne depuis 1927, il propose devant l’assemblée de la Société des nations (SDN), le 5 septembre 1929 à Genève, que se crée un « lien fédéral » entre les peuples du Vieux Continent. Et c’est son directeur de cabinet, également directeur des affaires économiques et commerciales du Quai d’Orsay, Alexis Léger (plus connu sous son nom de plume : Saint John Perse), qui rédigera le Mémorandum sur l’organisation d’un régime d’union fédérale européenne publié par le gouvernement français en mai 1930.

14.

Aristide Briand was president of the Paneuropean Union from 1927 and was the first head of government to advocate the idea of European union during his term of office. In a speech to the League of Nations assembly on 5 September 1929, he proposed a federal bond between the peoples of Europe, and in May 1930, the French government published a memorandum on the organisation of a scheme for European federal government, drafted by the head of his private office and director of economic affairs and trade at the French foreign office, Alexis Léger, (better known under his pen name, Saint-John Perse).

15.

Les vingt-six gouvernements européens membres de la SDN répondirent à ce document de manière plutôt favorable. Il est à noter que deux cas prémonitoires furent évoqués dans ces réponses : ceux de deux Etats non membres de la Société, l’URSS et la Turquie. L’Italie était favorable à leur incorporation. La Grèce, la Bulgarie, la Hongrie, quant à elles, se contentaient de souhaiter l’invitation de la Turquie...

15.

The response from the governments of the 26 European members of the League was generally favourable. However, they foresaw problems with two non-member states, the USSR and Turkey. Italy thought both should be included. Greece, Bulgaria and Hungary wanted the invitation to be extended to Turkey only.

16.

La crise économique et la montée des régimes autoritaires en Europe mettront fin à toute perspective de concrétisation du projet Briand, qui fut définitivement enterré en 1932. C’est dans certains mouvements de Résistance de plusieurs pays du continent (et notamment chez des militants allemands antinazis) qu’elle reprendra de la consistance, au point, le 31 mars 1944, lors d’une réunion tenue à Genève, de déboucher sur une déclaration commune en faveur d’une Union fédérale des peuples européens. Celle-ci prévoyait une dénazification de l’Allemagne afin qu’elle prenne sa place dans la nouvelle construction fédérale.

16.

The economic crisis and the rise of authoritarian regimes in Europe put paid to any prospect of realising the Briand plan and it was finally abandoned in 1932. However, it was taken up by resistance movements in a number of European countries, particularly by the anti-nazis in Germany, and was subsequently embodied in a joint declaration at a meeting in Geneva on 31 March 1944. This recommended a federal union of the peoples of Europe, in which a denazified Germany would also take its place.

17.

Des idées généreuses, portées par des élites animées du sentiment du « plus jamais ça », entre Français et Allemands notamment, mais qui avaient peu d’ancrage populaire. Ce sera d’ailleurs le lot de l’ensemble des réseaux européens depuis le Moyen Age (réseaux des ordres monastiques et des abbayes, des villes marchandes, des universités, des intellectuels des Lumières, des Internationales politiques, etc.) qui ont toujours buté sur la question de la nation : « La leçon à tirer de cette histoire contradictoire est que non seulement les réseaux n’ont pu étouffer l’expression des réalités nationales, mais qu’ils n’ont pas été capables de mobiliser les peuples largement autour de leurs objectifs »

17.

These noble ideals, advocated by a few men of vision, mainly French and German, were inspired by the anti-war idea of “never again”, but they had little popular support. This had been the fate of every European elite since the Middle Ages (monastic orders, merchant cities, universities, scholars of the Enlightenment and international political movements). All had come face to face with the nation : “The lesson of this history of contradictions is that the elite were powerless to prevent national realities from taking their course. Nor could they persuade the broad mass of the people to support their objectives”.

18.

Il n’empêche : dans les années d’après-guerre, des membres de ces réseaux - que l’on qualifierait aujourd’hui d’« européistes », et issus de la Résistance - sont au pouvoir ou proches de lui dans les capitales d’Europe occidentale. Ils se réclament aussi bien de la Démocratie chrétienne (Konrad Adenauer, Alcide De Gasperi, Robert Schuman, Paul Van Zeeland) que de la social-démocratie (Paul-Henri Spaak, André Philip, Paul Ramadier). Sans parler de Jean Monnet, qui ne se situe ni dans l’un ni dans l’autre camp, mais qui, doté d’un formidable entregent, sera l’Inspirateur - c’est ainsi, avec un I majuscule, que le désigne son biographe, Eric Roussel - de la construction communautaire que nous connaissons.

18.

Nevertheless, in the post-war years some like-minded people - former members of the Resistance, who would now be called Europeanists - were in power, or close to power, in the capitals of western Europe. Some (Konrad Adenauer, Alcide de Gasperi, Robert Schuman, Paul Van Zeeland) were Christian Democrats, others (Paul-Henri Spaak, André Philip, Paul Ramadier) were Social Democrats. And there was Jean Monnet, who belonged to neither camp but had a great way with people. He was to be the Inspiration - with that capital “I” awarded by his biographer Eric Roussel - behind the building of the European community as we know it.

19.

En France, ils se heurtent à deux courants majeurs disposant également de la légitimité de la Résistance à l’occupant nazi, et tous deux hostiles à l’idée même de fédération : les communistes et les gaullistes. Quant au Royaume-Uni, ni les travaillistes ni les conservateurs n’entreront jamais dans ces logiques, Winston Churchill ayant parfaitement formulé, à la fin des années 1940, une posture britannique dont tout donne à penser qu’elle n’a pas perdu son actualité : « Nous sommes à vos côtés, mais pas des vôtres. »

19.

In France, there were two main sources of opposition, both with an honourable history of resistance to the German occupation, both equally against the idea of federation : the Communists and the Gaullists. In the United Kingdom, neither the Labour party nor the Conservatives subscribed to these views. Winston Churchill summed it up in the 1940s when he said “we are with you but not of you”, and there is every reason to suppose this is still the British position.

20.

A la fin des années 1940, deux grandes rencontres vont rassembler tout ce que l’Europe compte de partisans de son unité, même s’ils divergent sur ses modalités : celles de Montreux en 1947 et de La Haye en 1948. Le clivage, qui dure encore, se dessine en effet entre deux conceptions de cette unité : d’un côté, l’« unionisme », fondé sur la coopération entre Etats souverains, et qui reprend les idées-forces de l’entre-deux-guerres (celles de Coudenhove-Kalergi et Briand) ; de l’autre, le fédéralisme, impliquant des institutions supranationales, donc des abandons de souveraineté des Etats. La CEE constituera un compromis entre les deux thèses.

20.

At the end of the 1940s, the divided advocates of European unity assembled at two important meetings, in Montreux (1947) and The Hague (1948). There were, and still are, two different ideas as to the form unification should take. On one side, there was unionism, based on co-operation between sovereign states and the ideas that had carried most weight between the wars (the ideas of Coudenhove-Kalergi and Briand) ; on the other, federalism, involving the establishment of supranational institutions and some loss of national sovereignty. The EEC represented a compromise.

21.

Le Congrès fédéraliste de Montreux, organisé en août 1947 et regroupant aussi bien des mouvements conservateurs ou démocrates-chrétiens que des socialistes, sera principalement animé par l’écrivain suisse Denis de Rougemont et le Prix Nobel français d’économie Maurice Allais. Il est intéressant de noter que, dès cette époque, au sein du Mouvement socialiste pour les Etats-Unis d’Europe, se dessine une stratégie européiste « de gauche » que l’on verra à l’oeuvre jusqu’à aujourd’hui, et qui consiste à faire d’abord l’Europe, puis à lutter ensuite pour qu’elle soit socialiste. L’expérience montrera la vanité de cette entreprise.

21.

The moving spirits behind the federalists’ first congress in Montreux in August 1947, attended by Conservatives and Christian Democrats as well as Socialists, were the Swiss writer, Denis de Rougemont, and the French Nobel prize winner, Maurice Allais. It is interesting to note that a leftwing strategy for Europe was emerging even then in the Socialist Movement for the United States of Europe, a strategy that is still at work : to build Europe first and battle for socialist Europe after that. Time has shown this to be a lost cause.

22.

Montreux est une étape dans la préparation du Congrès de La Haye de mai 1948, généralement considéré comme l’acte inaugural non gouvernemental de la construction européenne. Plus de 1 000 participants de dix-neuf pays, s’exprimant à titre personnel - même si, comme c’était le cas pour nombre d’entre eux, ils occupent des fonctions gouvernementales -, dont 168 Français (parmi lesquels François Mitterrand et Raymond Aron).

22.

Montreux was followed by the Congress of Europe, held in The Hague in May 1948 and generally regarded as the inaugural non-governmental act in the building of Europe. More than 1,000 people from 19 countries attended in a private capacity, though many held posts in government. There were 168 French delegates, François Mitterrand and Raymond Aron among them.

23.

Si le débat entre « unionistes » (comprenant tous les Britanniques, dont Winston Churchill, redevenu chef de l’opposition à Londres) et « fédéralistes » ne fut pas tranché, le Congrès de La Haye est à l’origine de la création à la fois d’une institution intergouvernementale, le Conseil de l’Europe (mai 1949), regroupant actuellement quarante-quatre pays, et d’un mouvement d’opinion fédéraliste, le Mouvement européen, rassemblant aussi bien des personnalités se réclamant de la gauche que de la droite. C’est ainsi que, en 1992, lors de la campagne du référendum pour la ratification du traité de Maastricht, on pourra voir à la même tribune deux de ses « militants » : la ministre socialiste Elisabeth Guigou et l’actuel président de la Convention pour l’avenir de l’Europe, M. Valéry Giscard d’Estaing...

23.

The Hague Congress did not settle the argument between unionists (including Winston Churchill, now again leader of the opposition in London, and the entire British contingent) and federalists. However, it did produce an inter-governmental institution and a federalist movement : the Council of Europe (1949) now has 44 member countries and the European Movement has many eminent members from both left and right. Two of the most active, Elisabeth Guigou, a Socialist minister, and Valéry Giscard d’Estaing, chairman of the European Convention on the future of the EU, appeared on the same platform during the 1992 campaign before the referendum on ratification of the Maastricht Treaty.

24.

La suite - déclaration Schuman du 9 mai 1950, inspirée par Jean Monnet, proposant la création de ce qui deviendra en 1952 la Communauté européenne du charbon et de l’acier (CECA) ; conférence de Messine de juin 1955 qui débouchera sur le traité de Rome du 25 mars 1957 portant création de la CEE et de la Communauté européenne de l’énergie atomique (Euratom) entre six pays ; les autres traités (Acte unique en 1986, Maastricht, créant l’Union, en 1992, Amsterdam en 1997, Nice en 2000) - est suffisamment connue pour qu’il soit inutile de la rappeler en détail.

24.

The sequel is so familiar as to need no further explanation : the Schuman Declaration of 9 May 1950, inspired by Jean Monnet, proposing the establishment of the future European Coal and Steel Community (ECSC, 1952) ; the Messina Conference of June 1955, leading to the Rome Treaty of 25 March 1957 establishing the EEC and the European Atomic Energy Community (Euratom) with six member countries ; and the subsequent treaties (the Single European Act in 1986, the Maastricht Treaty on European Union in 1992, Amsterdam in 1997, Nice in 2000).

25.

Mais comment l’élargissement de l’Union à dix nouveaux Etats, décidé les 12 et 13 décembre dernier au Conseil européen de Copenhague - pour prendre effet en 2004 -, et celui, programmé pour 2007, à la Bulgarie et à la Roumanie, s’inscrivent-ils dans ce fragment d’histoire ?

25.

The Copenhagen European Council on 12 and 13 December decided for enlargement. Ten new member states (4) will be admitted to the Union with effect from 2004 and a further two, Bulgaria and Romania, as from 2007. How does this decision fit into our history ?

26.

Il est évident que l’incorporation des pays d’Europe centrale et orientale (PECO), ainsi que celle des pays baltes à l’Union européenne se situent dans une filiation séculaire dont quelques éléments ont été mentionnés plus haut. On a vu que, de Podiebrad à Coudenhove-Karlegi (et à son protecteur, le président tchèque Mazaryk), Vienne et Prague ont été des creusets politiques de la Grande Europe. Une Union à vingt-cinq ? Mais ils étaient déjà vingt-six Etats européens à avoir répondu au Mémorandum de Briand en 1930... Et, on l’a vu, le cas de la Turquie était déjà en discussion, ce qui montre qu’une dissociation s’était déjà opérée entre une conception de l’Europe en tant que bastion de la chrétienté, et une autre, plus idéaliste, plus laïque, héritière des Lumières.

26.

Clearly, the incorporation of the Central and Eastern European Countries (CEECs) and the Baltic States into the EU is the culmination of a process that is centuries old. As we have seen, Vienna and Prague have nurtured the ideal of a greater Europe from Podiebrad to Coudenhove-Kalergi and his protector, the Czech president Tomas Masaryk. A union of 25 states ? Twenty-six European states responded to the Briand memorandum in 1930. Turkey was already a bone of contention, revealing a schism between the idea of Europe as a stronghold of Christianity and a more idealist, non-denominational, concept inherited from the Enlightenment.

27.

Alors que les opinions publiques de l’Ouest ont été largement indifférentes aux retrouvailles géographiques et historiques de Copenhague, on comprend qu’elles aient suscité une certaine émotion dans les milieux intellectuels et culturels à l’Est. La question est de savoir si cette Europe-là en est bien une. Et ici il nous faut revenir à 1947-1948.

27.

Public opinion in the West has remained largely indifferent to the geographical and historical revival implicit in the Copenhagen decision but it has understandably aroused emotion in intellectual and cultural circles in the East. The question is whether this new Europe really is a reunion. To answer that, we must go back to 1947-48.

28.

L’Europe réellement existante s’est en effet bâtie dans le contexte de la guerre froide, du plan Marshall - proposé par le secrétaire d’Etat américain le 5 juin 1947 et refusé par l’URSS et ses satellites lors de la conférence de Paris en juillet 1947 - et de l’après-« coup de Prague » (24 février 1948). Le moteur de cette construction est la volonté des Etats-Unis de « contenir » le danger soviétique et l’influence des Partis communistes français et italien, en même temps que de se garantir des marchés non protégés à un moment où l’industrie américaine tourne à plein régime et risque la surproduction.

28.

Europe as it is now was formed against the background of the cold war, the Marshall plan - proposed by the US Secretary of State on 5 June 1947 and rejected by the Soviet Union and its satellites at the Paris Conference in July 1947, and the Prague coup of 24 February 1948. The driving forces were the US determination to contain the Soviet threat and curb the influence of the French and Italian Communist parties, and the US need to secure free markets, as its industrial machine was running in top gear and there was a danger of over-production.

29.

John Foster Dulles, grand ami de Monnet, futur secrétaire d’Etat et croisé de la guerre froide, ne l’avait pas caché lors d’un discours devant la commission des affaires étrangères du Sénat en novembre 1947, lorsqu’il définissait ce qui est « fondamentalement mauvais » : « Ce qui est fondamentalement malsain, c’est la division de l’Europe de l’Ouest en plusieurs petites unités économiques. (...) L’Europe a toujours subi comme un fléau la multiplicité de ses Etats. » Avant de conclure sans broncher que « le diktat n’est pas dans nos habitudes ». Ce qui n’empêcha pas Washington d’exiger que les bénéficiaires du plan Marshall s’organisent pour en répartir les crédits dans une Organisation européenne de coopération économique (OECE), mise en place le 16 avril 1948, et préfiguration de la CEE.

29.

Monnet’s great friend John Foster Dulles, future Secretary of State and cold war veteran, was open about this in a speech to the Senate Foreign Relations Committee in 1947. The basic problem, he said, was that western Europe was divided into a number of small economic units. Europe had always suffered from having too many states. However, he concluded graciously, “it is not our way to dictate to others”. This did not prevent Washington from requiring the Marshall plan beneficiaries to distribute the funds through the Organisation for European Economic Cooperation (OEEC), established on 16 April 1948, foreshadowing the EEC.

30.

On trouve là l’expression du credo américain du primat du libre-échange (surtout pour conquérir les marchés des autres) sur toute autre considération, qui allait aussi largement inspirer le contenu du traité de Rome : la politique commerciale commune y est en effet définie (article 110) comme « devant contribuer, conformément à l’intérêt commun, au développement harmonieux du commerce mondial » . C’est effectivement toujours l’obsession de l’Union, incarnée par le commissaire chargé du commerce extérieur, M. Pascal Lamy.

30.

It is an article of faith with the Americans that free trade and the conquest of new markets are more important than any other consideration. It is also a key feature of the Treaty of Rome. The aim of the common commercial policy is “to contribute, in the common interest, to the harmonious development of world trade” (Article 110) and the Union, in the person of the EU Trade Commissioner, Pascal Lamy, is still deeply committed to that aim.

31.

Mais les Etats-Unis allaient bientôt disposer d’un outil autrement puissant pour donner à l’Europe en construction le tour qui leur convenait : l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN), créée en 1949 pour servir une hégémonie non seulement militaire, mais aussi politique, et qui a, très logiquement et depuis 1966, son siège à Bruxelles. On n’a pas assez souligné la concomitance entre l’élargissement de l’Union décidé à Copenhague et celui de l’OTAN signé trois semaines plus tôt (le 21 novembre) à Prague, ville choisie de manière hautement symbolique (lire L’OTAN à la conquête de l’Est).

31.

But the US soon had a much more powerful tool for bending the new Europe to its will. This was the North Atlantic Treaty Organisation (Nato), set up in 1949 to secure both political and military domination and established, appropriately, in Brussels since 1966. Not enough attention has been paid to the coincidence between the decision on EU enlargement taken at Copenhagen and the agreement on Nato enlargement signed in Prague, a symbolic venue, three weeks earlier on 21 November (see article by Gilbert Achcar in this issue).

32.

De dix-neuf membres, l’organisation passe à vingt-six avec l’entrée de sept Etats ex-communistes (s’ajoutant à la Hongrie, la Pologne et la République tchèque, admises en 1999) : Bulgarie, Estonie, Lettonie, Lituanie, Roumanie, Slovaquie, Slovénie. Un élargissement totalement incompréhensible en termes de défense contre un danger qui n’existe plus - l’URSS -, mais qui s’explique en termes de renforcement du contrôle politique de Washington sur le Vieux Continent appelé à servir de force d’appoint pour ses entreprises impériales et de rempart de sa propre sécurité (lire « Nouveaux bunkers de l’Occident », par Jean de Maillard) . Un sérieux coup de pouce, également, au lobby des industriels américains de l’armement, qui vont ainsi bénéficier de nouveaux marchés au nom de l’« interopérabilité » entre les forces des pays membres.

32.

Nato membership has increased from 19 to 26 with the admission of seven former communist states, Bulgaria, Estonia, Latvia, Lithuania, Romania, Slovakia and Slovenia. They join Hungary, Poland and the Czech Republic, admitted in 1999. This enlargement is completely incomprehensible in terms of defence against a threat from the USSR that no longer exists. However it makes good sense as a measure to strengthen Washington’s political control over Europe, which will be required to serve as a base for its imperialist ventures and a bulwark to secure its defences. It is also very good news for the US arms industry, which will gain access to new markets thanks to the policy of interoperability between member states’ forces.

33.

Le 9 décembre 2002, quatre jours avant Copenhague, l’ International Herald Tribune n’avait pas tort de titrer sur quatre colonnes (sur les cinq du haut de la « une ») : « Washington est le grand gagnant de l’élargissement de l’UE », ainsi explicité : « Selon un officiel allemand, l’entrée dans l’UE de ces pays fondamentalement pro-américains d’Europe centrale et orientale signifie la fin de toute tentative de l’Union de se définir elle-même, ainsi que sa politique étrangère et de sécurité, comme alignée contre les Etats-Unis. » On pourra bientôt le vérifier dans l’agression américano-britannique programmée contre l’Irak. Cet élargissement est d’ailleurs encore jugé insuffisant, puisque la diplomatie américaine a exercé des pressions outrepassant les convenances afin de tenter d’accélérer l’entrée de la Turquie (base avancée de l’OTAN au Proche-Orient) dans l’Union.

33.

Four days before Copenhagen, on 9 December 2002, the International Herald Tribune said it all, with a front page banner headline “The big winner in the EU expansion : Washington” and a long article claiming that “the entry of these essentially pro-American countries of central and eastern Europe into the EU, according to a German official, also signifies the end of any attempts within the EU to define itself and its evolving foreign and security policy as aligned against the US”. This assertion will shortly be put to the test in the planned US and British attack on Iraq. But even this enlargement is not enough. US diplomacy has exerted extraordinary pressure to hasten Turkish accession to the EU. After all, Turkey is Nato’s forward base in the Middle East.

34.

Ironie de l’histoire : en entrant dans l’Union, les PECO en dénaturent encore davantage le caractère européen, qui était pourtant la raison de leur désir d’en faire partie. De même que leurs gouvernements, convertis au libéralisme le plus débridé, en accentuent la perspective de réduction à une simple zone de libre-échange, aux antipodes de la notion de communauté, qu’ils revendiquent pourtant dans une redistribution des fonds structurels et de la politique agricole commune. Malgré la rhétorique de circonstance, le sommet de Copenhague risque de passer à la postérité comme l’exécuteur testamentaire des aspirations des visionnaires de l’Europe des siècles précédents, parmi lesquels de Gaulle, qui affirmait : « Moi, je veux l’Europe pour qu’elle soit européenne, c’est-à-dire qu’elle ne soit pas américaine »

34.

It is one of the ironies of history that the CEECs wanted to join the EU precisely because it is European but their accession will make it less so. Their governments have embraced out-and-out liberalism and the prospect of a single free trade area. But this is the very antithesis of the concept of community they invoke in any redistribution of structural funds and common agricultural policy benefits. Despite all the fine phrases, Copenhagen may well go down in history as the summit of lost dreams, dreams of visionaries like De Gaulle, who wanted Europe to be European, not American.

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