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Bons et mauvais patriotes aux Etats-Unis


Unpatriotic opposition

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Le Monde Diplomatique – Janvier 2003 – Page 11

1.

Le Monde diplomatique - January 2003

2.

Bons et mauvais patriotes aux Etats-Unis

2.

Unpatriotic opposition

3.

De Londres à Florence, d’importantes manifestations ont traduit le rejet par les opinions publiques européennes d’une guerre contre l’Irak. Aux Etats-Unis aussi s’organise un mouvement important, bien différent de celui qui s’était développé contre l’intervention des Etats-Unis au Vietnam. Ce ne sont plus les étudiants qui forment le coeur de la contestation, mais une myriade d’organisations diverses, ainsi que des institutions importantes comme certains syndicats de l’AFL-CIO ou l’Eglise catholique.

3.

[Paragraphe ajouté dans la traduction]

4.

Par DANIEL LAZARE , Journaliste, auteur de The Frozen Republic : How the Constitution Is Paralyzing Democracy (New York, Harcourt Brace, 1996)

4.

by DANIEL LAZARE, journalist and author of The Frozen Republic : How the Constitution is Paralysing Democracy, Harcourt Brace, New York, 1996 (Original text in English)

5.

Les poussées radicales ne surviennent aux Etats-Unis que tous les trente ou quarante ans. Une vague de ce genre semble se dessiner, nourrie par la menace d’une prochaine invasion de l’Irak. Les observateurs la comparent déjà aux précédentes. Pendant la guerre du Vietnam, il fallut attendre 1967, c’est-à-dire deux années d’intervention militaire américaine massive, pour que surgissent des mouvements de protestation importants. Cette fois, près de 200 000 personnes ont convergé vers Washington et entouré la Maison Blanche, le 26 octobre 2002 ; 80 000 personnes de plus défilaient au même moment à San Francisco.

5.

WAVES of radicalism come every 30 or 40 years in the United States. Now that a new one is upon us, thanks to President George Bush’s threatened invasion of Iraq, observers are comparing it to the last. During the Vietnam war, it took three years, until 1968, of massive US military intervention before large-scale national protests got underway. This time, 200,000 people descended on Washington and surrounded the White House on 26 October while 80,000 more marched in San Francisco.

6.

Dans un cas comme dans l’autre, ils s’opposaient à une guerre qui n’en est qu’au stade de projet. Alors que les étudiants du Students for a Democratic Society (SDS) constituaient la force motrice du mouvement antiguerre des années 1960 (à l’époque, la conscription était de règle...), les rassemblements d’aujourd’hui reposent sur une base plus large. Les adversaires de l’escalade indochinoise ne bénéficiaient au départ que de l’appui d’une petite minorité de l’opinion. Or, s’il faut en croire les sondages, 37 % des Américains s’opposent au projet de leur président.

6.

They were protesting against a war still in its talking stages. Where college members of Students for a Democratic Society (SDS) were the driving force in the 1960s, when conscription was still in force, today’s antiwar movement is far more broadly based. Opponents of the Vietnam war were a beleaguered minority until the early 1970s. But now opposition is running at 37%, according to a recent poll, and could go higher should the US encounter more trouble in the Gulf than the Pentagon anticipates.

7.

M. George W. Bush peut paraître en excellente posture ; il est en réalité plus faible que Lyndon B.Johnson vers la fin de son mandat. Son aventure irakienne l’expose à toute une série de risques (obstacles militaires inattendus, chaos en Irak après une éventuelle victoire, approfondissement des difficultés économiques aux Etats-Unis mêmes). Qu’ils surviennent, et le président américain pourrait se retrouver dans la situation qu’a connue son père, très populaire en 1991, répudié par les électeurs l’année suivante.

7.

Bush may seem strong, but he is actually starting out weaker than Lyndon Johnson or Richard Nixon during the Vietnam era. His Iraqi adventure is a high-stakes gamble in which many things could go wrong. Iraq could put up an unexpectedly stiff resistance, the entire region could rise in revolt, post-invasion Iraq could descend into anarchy and, crucially, the US economy could take a steep dive. If these things happen, today’s minority could easily turn into tomorrow’s majority, and Bush’s (unelected) presidency could crash as his father’s did in 1992.

8.

La situation actuelle rappelle précisément celle du Vietnam sur un point : le reclassement qu’elle induit dans l’intelligentsia progressiste. Pendant la guerre d’Indochine, de vieux sociaux-démocrates comme Irving Howe fustigèrent les militants étudiants qui avaient osé rompre avec le consensus anticommuniste de la guerre froide en soutenant Ho Chi Minh. Aujourd’hui, les vétérans des combats des années 1960 dénoncent, dans le mouvement pacifiste qui se dessine, des péchés idéologiques à peu près similaires.

8.

There is one similarity between the 1960s antiwar movement and today’s : its shaking-out of the liberal intelligentsia. During the Vietnam war, ageing social democrats like Irving Howe lambasted students for violating cold war anti-communism by enthusing for Ho Chi Minh. Today, ageing veterans of the 1960s are lambasting the new antiwar movement for similar ideological sins.

9.

De fait, chaque semaine ou presque, un progressiste célèbre impute au mouvement son manque de patriotisme, son hostilité aux valeurs dominantes du peuple américain ou son opposition de principe à l’exercice du pouvoir militaire. Ainsi, Christopher Hitchens estime que le clivage aux Etats-Unis est entre ceux qui appuient une opération contre « Saddam » et ceux qui « croient vraiment que John Ashcroft [le ministre de la justice] représente une menace plus inquiétante qu’Oussama Ben Laden ». Ce manichéisme s’apparente un peu à celui du président Bush, pour qui « ou bien vous êtes avec nous, ou bien vous êtes avec les terroristes ».

9.

Hardly a week goes by without a prominent liberal blasting the movement for its lack of patriotism, its hostility to mainstream American values, or its blanket opposition to US military power. If the ex-Trotskyist writer Christopher Hitchens is to be believed, America is torn between those who favour a showdown with Saddam and those who “truly believe that [US Attorney General] John Ashcroft is a greater menace than Osama bin Laden”. Either you’re with the United States or you’re with al-Qaida, as both Hitchens and George Bush see it, and Hitchens is determined to be with the US.

10.

La féministe de gauche Ellen Willis et l’historien du populisme américain Michael Kazin ont eux aussi ferraillé avec le mouvement antiguerre. Kazin lui a reproché de ne pas comprendre que les masses sont patriotes et que la bourgeoisie nomade ne l’est pas. Dans le cas des Etats-Unis, a-t-il ajouté, « la phrase de Marx selon laquelle les travailleurs n’ont pas de patrie n’a cessé d’être démentie (4) ». D’après lui, si les pacifistes veulent renouer avec le peuple, il leur faut se montrer encore plus patriotes que leur président...

10.

Others who have attacked America’s nascent antiwar movement include the leftwing feminist, Ellen Willis, and Georgetown University historian Michael Kazin, author of a highly regarded study of rural populism, who accused the antiwar movement for failing to recognise that in the US the masses are patriotic and the globe-trotting bourgeoisie is not. As far as the US is concerned, Kazin wrote, “Karl Marx’s dictum that the workers have no country has been refuted time and again”. If antiwar activists wish to connect with ordinary Americans, they must prove themselves more patriotic than the president.

11.

La présence d’éléments « radicaux » dans la coalition antiguerre a suscité un grand nombre d’objections. Todd Gitlin, ancien président du SDS et désormais sociologue à l’université de New York, a alerté les contestataires sur le danger de voir des personnes comme M. Ramsey Clark, ancien ministre de la justice du président Johnson, ayant depuis soutenu tous les adversaires des Etats-Unis (y compris les moins recommandables), jouer un rôle majeur dans l’organisation des manifestations.

11.

[Paragraphe ajouté dans la traduction]

12.

Et Gitlin a prédit que, faute de purger ces éléments (mais comment ?), le moindre soupçon de leur présence provoquera la déroute du mouvement. C’était quelques jours avant les grands rassemblements du 26 octobre...

12.

Todd Gitlin, a former SDS president turned New York University sociologist, recently warned that the antiwar forces were heading for “a gigantic ruination” because they had allowed radicals to take control, and if such elements were not purged, the leadership would atrophy - this warning came days before the massive October turnout.

13.

D’autres critiques, tels Marc Cooper et David Corn, éditorialistes à The Nation , ont affirmé que les protestataires avaient eu tort de soulever d’autres problèmes que l’invasion à venir en mettant en cause l’embargo américain contre Cuba ou l’Irak (en dépit, dans le dernier cas, des centaines de milliers de victimes que cet embargo a provoquées).

13.

David Corn and Marc Cooper, staff writers for the liberal weekly The Nation, have criticised the movement’s “far left” leadership for, among other things, defending Cuba and denouncing UN sanctions that are conservatively estimated to have caused the death of 500,000 Iraqi children.

14.

Autant d’hostilité s’explique de plusieurs façons. Chez les alliés intellectuels du Parti démocrate, le dépit est l’aboutissement d’une série d’échecs. Tout a commencé en novembre-décembre 2000, quand les républicains ont, de manière discutable, remporté la course à la Maison Blanche. Puis le malaise a grandi après le 11 septembre 2001, lorsque les parlementaires progressistes, terrifiés à l’idée d’être jugés mauvais patriotes, ont mis leurs pas dans ceux du président, acceptant la perspective d’une guerre sans fin pour « débarrasser le monde des malfaiteurs ».

14.

Why is there so much hostility ? The liberal-social democratic outburst is best understood as yet another stage in the Democratic party’s disintegration. The process began around November 2000 when the Republicans used strong-arm tactics to gain control of the White House, and then accelerated after 11 September, when congressional liberals, terrified of being labelled unpatriotic, closed ranks behind Bush’s policy of “ceaseless warfare to rid the world of the evil-doers”.

15.

Aboutissement d’une tendance ancienne, même l’aile intellectuelle la plus progressiste du Parti démocrate est en lambeaux. Il y a une génération, les étudiants radicaux croyaient, avec Herbert Marcuse, que l’embourgeoisement de la classe ouvrière américaine interdisait à cette dernière de jouer un rôle révolutionnaire. Ces anciens étudiants, aux tempes désormais grisonnantes et à l’embonpoint naissant, croient toujours que la classe ouvrière est acquise au système. Seulement, cette fois, ils s’en réjouissent.

15.

Now the Democratic party’s liberal and social democratic wings are collapsing as well. The process is the culmination of ideological trends over many years. A generation ago student radicals believed with Herbert Marcuse that the American working class had become hopelessly bourgeois. Today, those radicals, now greyer and paunchier, still believe the working class to be hopelessly bourgeois ; but now, instead of condemning that, they see it as a good thing

16.

Et dès lors qu’il n’y aurait plus d’« alternative » à la société bourgeoise, la mission de la gauche devrait être de s’y rallier en la purgeant de ses failles les plus inconvenantes. Une démarche qui conduit à se transformer en opposition loyale, patriotique, et à ne jamais stigmatiser l’impérialisme américain, même au moment où celui-ci s’affiche davantage qu’à aucun moment de l’histoire du pays depuis l’invasion de Cuba en 1898.

16.

Since there is no alternative to bourgeois society, the left’s job is to support it while seeking to smooth out the rougher edges. This has meant reinventing the left as a loyal patriotic opposition and never inveighing against US imperialism, even though that it is now more open and unabashed than at any time since the invasion of Cuba in 1898.

17.

Pourtant, une fraction, encore minoritaire mais non négligeable, de la population des Etats-Unis éprouve des sentiments anti-impérialistes quand elle perçoit le coût humain des sanctions contre l’Irak, les manipulations du Conseil de sécurité par la Maison Blanche et les tentatives cyniques de l’administration Bush destinées à faire porter à M. Saddam Hussein la responsabilité des attentats du 11 septembre.

17.

But if anti-imperialism is forbidden, it is nonetheless what a significant segment of the US population feels, thanks to the enormous human toll caused by UN sanctions, Washington’s outrageous manipulation of the UN Security Council and the Bush administration’s cynical attempts to blame Saddam Hussein for 11 September. The result is an enormous contradiction that many Marxist and semi-Marxist organisations and parties are hastening to exploit.

18.

Certes, une myriade d’organisations groupusculaires, qui se disent marxistes, trotskistes ou maoïstes, se hâtent d’exploiter de tels sentiments ; mais qui en est responsable ?

18.

One such group is the Workers World Party, a ex-Trotskyist splinter group that was the main force behind the October demonstrations ; another is the Revolutionary Communist Party, a Maoist sect chiefly responsible for the Not In Our Name campaign, an attempt to prevent Bush from using popular outrage over September 11 to fuel his anti-terrorism campaign.

19.

L’élément le plus radical des Etats-Unis se nomme George W. Bush. La manière dont il mène sa guerre contre le terrorisme remodèle l’échiquier international et accentue la tonalité très droitière de la politique américaine. Seulement, en révolutionnant l’ordre mondial, le président des Etats-Unis révolutionne aussi l’opposition à ses politiques, l’obligeant à se montrer aussi radicale que lui.

19.

The most important radical in the US today, however, is Bush, whose war on terrorism is roiling global politics and propelling the US far to the right. In revolutionising international relations Bush is also revolutionising the opposition, forcing the antiwar movement to become as radical as he is.

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