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De la guerre perpétuelle


Europe and the US:Poles apart

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1.

Le Monde Diplomatique – mars 2003 – pages 1, 18 et 19

1.

Le Monde diplomatique - March 2003

2.

De la guerre perpétuelle

2.

Poles apart

3.

Par IGNACIO RAMONET

3.

By IGNACIO RAMONET (Translated by Ed Emery and Luke Sandford)

4.

« History is again on the move. » (« L’histoire est de nouveau en marche. »), ARNOLD J. TOYNBEE

4.

“History is again on the move” - Arnold Toynbee

5.

On sent bien, dans cette affaire d’Irak, que quelque chose de fondamental est en train de se jouer. Des clignotants s’allument partout, l’ensemble de l’architecture internationale craque, l’ONU est écartelée, l’Union européenne divisée, l’OTAN fracturée... Persuadées que la machine à produire des tragédies s’est remise en marche, dix millions de personnes ont protesté dans les rues des villes du monde le 15 février 2003. Elles refusent de voir revenir la brutalité de la politique internationale, avec ses violences extrêmes, ses passions et ses haines.

5.

FUNDAMENTAL global issues are clearly at stake in Iraq. Alarm bells ring as international relations disintegrate. The United Nations is sidelined, the European Union divided and Nato fractured. In February 10 million people took to the streets around the world : anti-war protesters, convinced that tragic events had been set in motion, renounced the return of brutality to the political stage and the rise in violence, passion and hatred.

6.

Ces craintes collectives s’expriment sous forme d’angoissantes interrogations : pourquoi cette guerre contre l’Irak ? Pourquoi maintenant ? Quels véritables desseins poursuivent les Etats-Unis ? Pourquoi la France et l’Allemagne s’y opposent-elles avec tant d’énergie ? En quoi ce conflit est-il révélateur d’une nouvelle donne en matière de politique étrangère ? Quels changements annonce-t-il dans les grands équilibres du monde ?

6.

Collective fears produce anxious questions. Why should we wage war on Iraq ? Why now ? What are the real intentions of the United States ? Why are France and Germany so adamant in their opposition ? Does this conflict point to a new geopolitical arrangement ? Will it change worldwide balances of power ?

7.

Trop de gens pensent que les vraies raisons de cette guerre demeurent énigmatiques. Avec la meilleure des volontés, ceux qui examinent les arguments avancés par Washington restent sceptiques. Les autorités américaines ne sont pas parvenues à convaincre que cette guerre est nécessaire. Et leur insistance à marteler de piètres justifications rend l’opinion internationale plus dubitative.

7.

Many observers believe that the real reasons for this war are secret. People of good will who have paid close attention to US arguments remain sceptical. Having failed to make its case for war, Washington has forcefully presented feeble justifications while causing doubt around the world.

8.

Quels en sont les arguments officiels ? Au nombre de sept, ils ont été énoncés dans le rapport « Une décennie de mensonge et de défi », présenté par le président George W. Bush devant le Conseil de sécurité de l’ONU le 12 septembre 2002. Ce texte de vingt-deux pages rappelle les trois reproches principaux : Bagdad n’aurait pas respecté seize résolutions des Nations unies ; l’Irak détiendrait ou chercherait à posséder des armes de destruction massive (nucléaires, biologiques, chimiques) et des missiles balistiques ; enfin, il se serait rendu coupable de violations des droits humains (tortures, viols, exécutions sommaires).

8.

What is the official rationale ? In September President George Bush addressed the Security Council, outlining seven charges against Iraq in a document, A Decade of Defiance and Deception. This made three main accusations : Iraq has flouted 16 UN resolutions ; it possesses or is seeking ballistic missiles and weapons of mass destruction (WMD), nuclear, biological and chemical ; it is guilty of human rights violations, including torture, rape and summary executions.

9.

Les quatre autres accusations concernent : le terrorisme (Bagdad abriterait des organisations palestiniennes et remettrait 25 000 dollars à la famille de chacun des auteurs d’attentats-suicides contre Israël) ; les prisonniers de guerre (dont un pilote américain) ; les biens confisqués lors de l’invasion du Koweït (des oeuvres d’art et du matériel militaire) ; le détournement du programme « Pétrole contre nourriture ».

9.

There are four more charges. The US blames Baghdad for abetting terrorism by harbouring Palestinian organisations and sending $25,000 to families of those who carry out suicide attacks on Israel. It accuses Iraq of holding prisoners of war, including a US pilot ; of confiscating property, including artworks and military material, during its invasion of Kuwait ; and of diverting revenues from the UN oil-for-food programme.

10.

Tous ces reproches ont conduit le Conseil de sécurité de l’ONU à voter, à l’unanimité, le 8 novembre 2002, la résolution 1441, qui institue « un régime d’inspection renforcé dans le but de parachever de façon complète et vérifiée le processus de désarmement » .

10.

These accusations led to a unanimous Security Council vote in November. Resolution 1441 mandated “an enhanced inspection regime with the aim of bringing to full and verified completion the disarmament process”.

11.

Ces arguments sont-ils à tel point effrayants que tous les pays devraient considérer l’Irak comme le problème numéro un du monde ? Font-ils de l’Irak la plus terrible menace pesant sur l’humanité ? Justifient-ils en définitive une guerre de grande envergure ?

11.

Considering these disturbing charges, should all countries see Iraq as the world’s number one enemy ? Is it the biggest threat to humanity ? Do US accusations justify all-out war ?

12.

A ces trois questions, les Etats-Unis et quelques-uns de leurs amis (Royaume-Uni, Australie, Espagne...) répondent par l’affirmative. Sans attendre le feu vert d’une quelconque instance internationale, les autorités de Washington (et de Londres) ont dépêché aux frontières de l’Irak une redoutable force militaire d’environ 200 000 hommes, dotée d’une colossale puissance de destruction.

12.

The US and some allies - the United Kingdom, Australia and Spain - say yes. Without the approval of any recognised international body, the US and UK have dispatched some 250,000 troops to the Gulf. This a formidable fighting force with massive powers of destruction.

13.

En revanche, à ces mêmes questions, d’autres pays occidentaux (la France, l’Allemagne, la Belgique...) et une importante partie de l’opinion mondiale répondent par un triple « non ». Ils reconnaissent la gravité des reproches, mais jugent que l’on pourrait exprimer ces mêmes accusations - non-respect des résolutions de l’ONU, violations des droits de la personne et possession d’armes de destruction massive - à l’égard d’autres Etats du monde, à commencer par le Pakistan et Israël, proches alliés des Etats-Unis, contre lesquels nul ne songe à déclarer une guerre. Ils observent aussi que, sur bien d’autres dictatures amies des Etats-Unis - Arabie saoudite, Egypte, Tunisie, Pakistan, Turkménistan, Ouzbékistan, Guinée équatoriale, etc. - qui piétinent les droits humains, Washington garde le silence.

13.

But, backed by substantial international public opinion, Western countries such as France, Germany and Belgium say no. Although they acknowledge the seriousness of the charges, they contend that accusations of flouting UN resolutions, violating human rights and possessing WMD could be levelled against other countries, especially Pakistan and Israel. But since both are close US allies, no one will declare war on them. There is no shortage of dictatorships (Saudi Arabia, Egypt, Tunisia, Pakistan, Turkmenistan, Uzbekistan and Equatorial Guinea) that trample on human rights. Because they are allies, Washington is silent.

14.

D’autre part, ils estiment que, soumis depuis douze ans à un embargo dévastateur, à une limitation de sa souveraineté aérienne et à une surveillance permanente, le régime irakien ne semble pas constituer une menace imminente pour ses voisins.

14.

In the eyes of France, Germany and Belgium, the Iraqi regime does not immediately threaten its neighbours because of 12 years of non-stop surveillance, restrictions on its airspace and that devastating embargo.

15.

Enfin, à propos de l’interminable recherche d’armes introuvables, beaucoup sont tentés de penser, comme Confucius, qu’ « on ne peut pas attraper un chat noir dans une pièce obscure, surtout s’il n’y a pas de chat » . Ils considèrent que les inspecteurs de la Commission de contrôle, de vérification et d’inspection des Nations unies (Cocovinu), conduite par le diplomate suédois Hans Blix, et ceux de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), dirigée par l’expert égyptien Mohamed ElBaradei, font des progrès constants dont attestent les rapports présentés devant le Conseil de sécurité, et que cela devrait permettre d’atteindre le but recherché - le désarmement de l’Irak - sans avoir recours à la guerre.

15.

About the endless search for impossible-to-find weapons, many agree with Confucius :”You can’t catch a cat in a dark room, especially when there is no cat.” They believe that the inspectors from the UN Monitoring, Verification and Inspection Commission, led by Swedish diplomat Hans Blix, and the UN International Atomic Energy Agency (IAEA), headed by Egyptian disarmament expert Mohammed al-Baradei, are making steady progress, as their reports to the Security Council, in particular at the 7 March meeting, indicate. The goal of disarming Iraq could be achieved without war.

16.

Pour avoir fait sien ce raisonnement de bon sens et avoir su fermement l’exprimer par la voix de son ministre des affaires étrangères, M. Dominique de Villepin, dans l’enceinte des Nations unies, le président français, M. Jacques Chirac, incarne, aux yeux de ceux qui à travers le monde s’opposent à cette guerre, la résistance face à la prépondérance américaine. Ce costume est sans doute un peu large, mais il est indéniable que le président de la République française a gagné en quelques semaines une popularité internationale que peu de dirigeants français ont connue avant lui. Comme le personnage du général della Rovere dans le célèbre film de Roberto Rossellini, M. Chirac s’est peut-être retrouvé par hasard dans ce rôle de résistant, mais force est de constater qu’il en assume la mission.

16.

The French president, Jacques Chirac, through his foreign minister, Dominique de Villepin, has used this sensible reasoning at the UN. In the minds of those opposed to war, Chirac person ifies resistance to overwhelming US firepower. Although we may be overstating the case, Chirac has now achieved a level of international popularity enjoyed by few French leaders before him. Like “General Della Rovere” in Roberto Rossellini’s celebrated film, fate may have thrust him into the role of resistance fighter, but Chirac has taken up the challenge.

17.

De son côté, l’administration américaine ne parvient toujours pas à convaincre que cette guerre se justifie. Elle reste exposée au veto français et a subi, coup sur coup, deux désastres diplomatiques au Conseil de sécurité : le 4 février d’abord, avec le flop de la présentation des « preuves » contre l’Irak par M. Colin Powell ; le 14 février ensuite, avec la présentation des rapports plutôt positifs des inspecteurs, au cours de laquelle M. Blix n’a pas hésité à affirmer que plusieurs des « preuves » contre Bagdad présentées par M. Powell étaient « sans fondement » . Ce même jour, M. de Villepin a également soutenu : « Il y a dix jours, M. Powell a évoqué des liens supposés entre Al-Qaida et le régime de Bagdad. En l’état actuel de nos recherches et informations menées en liaison avec nos alliés, rien ne nous permet d’établir de tels liens. »

17.

The US has failed to make its case for war. It is vulnerable to France’s potential veto and has already suffered two setbacks in the Security Council. The first was on 4 February, when US Secretary of State Colin Powell’s presentation of evidence against Baghdad flopped ; and the second was on 14 February, when Hans Blix delivered a fairly positive report, in which he implied that some of Powell’s evidence was barely cred ible. The same day the French foreign minister made a similar statement : “Ten days ago the US Secretary of State reported the alleged links between al-Qaida and the regime in Baghdad. Given the present state of our research and intelligence, in liaison with our allies, nothing allows us to establish such links.”

18.

Or l’établissement de liens entre le réseau de M. Ben Laden et le régime de M. Saddam Hussein est décisif pour légitimer ce conflit. En particulier aux yeux de l’opinion publique américaine, qui demeure choquée par les odieux attentats du 11 septembre 2001.

18.

Establishing links between Osama bin Laden’s network and Saddam Hussein’s regime is a crucial factor that could justify war, particularly to the US public, still in shock after 11 September 2001.

19.

C’est parce que aucun argument vérifiable ne semble fonder cette guerre que tant de citoyens se mobilisent partout contre elle. Et qu’il est impossible de ne pas s’interroger sur les véritables motivations des Etats-Unis. A l’évidence, celles-ci sont, au moins, au nombre de trois.

19.

Because there appears to be no demonstrable case for war, many are rallying in opposition. So we must question the real motives of the US, which are threefold.

20.

Il y a, en premier lieu, la préoccupation, devenue obsessionnelle depuis le 11 septembre 2001, d’éviter toute jonction entre un « Etat voyou » et le « terrorisme international ». Dès 1997, M. William Cohen, secrétaire à la défense du président Clinton, déclarait : « Nous faisons face à la possibilité que des acteurs régionaux, des armées de troisième type, des groupes terroristes et même des sectes religieuses cherchent à obtenir un pouvoir disproportionné, par l’acquisition et l’utilisation d’armes de destruction massive » Dans un communiqué diffusé le 11 janvier 1999, M. Ben Laden admettait que cette possibilité était bien réelle : « Je ne considère pas comme un crime de chercher à acquérir des armes nucléaires, chimiques et biologiques » Et M. George W. Bush a reconnu que cette éventualité le hantait : « Notre crainte, c’est que les terroristes trouvent un Etat hors la loi qui pourrait leur procurer de la technologie pour tuer. »

20.

The first stems from a US preoccupation, which became a total obsession. After 11 September, with preventing links between rogue states and international terrorists. In 1997 President Bill Clinton’s defence secretary, William Cohen, voiced US fears : “The US faces a heightened prospect that regional aggressors, third-rate armies, terrorist cells and even religious cults will wield disproportionate power by using, or even threatening to use, nuclear, biological or chemical weapons”. In a statement in January 1999 Bin Laden indicated that the threat was real : “I do not consider it a crime to try to obtain nuclear, chemical and biological weapons”. Last September President Bush acknowledged that such dangers haunted him : “Our greatest fear is that terrorists will find a shortcut to their mad ambitions when an outlaw regime supplies them with the technologies to kill on a massive scale.”

21.

Cet « Etat hors la loi », dans l’esprit du président des Etats-Unis, n’est autre que l’Irak. D’où la théorie de la « guerre préventive », définie le 20 septembre 2002, et que M. James Woolsey, ancien directeur de la CIA, a résumée de la manière suivante : « La nouvelle doctrine née de cette bataille asymétrique contre la terreur est celle de la "dissuasion avancée" ou de la "guerre préventive". Puisque les terroristes ont toujours l’avantage d’attaquer en secret n’importe quand et n’importe où, la seule défense consiste à les cueillir maintenant, où qu’ils se trouvent, avant qu’ils puissent être en mesure de monter leur coup » Bien entendu, aucune autorisation des Nations unies ne sera demandée.

21.

For Bush this outlaw regime is Iraq. Hence the unprecedented US national security directive of preventive war, issued last September. Former CIA director James Woolsey summed up the Bush doctrine, saying that it was born of the asymmetric battle against terror, and about advanced dissuasion or preventive war. Since terrorists always had the advantage of attacking in secret, he said, the only defence was to find them wherever they were, before they got into a position to mount an attack. The US will hardly be seeking UN authorisation for this new mode of warfare.

22.

La deuxième motivation, non avouée, est le contrôle du golfe Arabo-Persique et de ses ressources en hydrocarbures. Plus des deux tiers des réserves mondiales connues de pétrole se trouvent concentrés sous le sol de quelques Etats situés en bordure du Golfe : Iran, Irak, Koweït, Arabie saoudite, Qatar et Emirats arabes unis. Pour les pays développés, et surtout pour les Etats-Unis, grands dilapidateurs d’énergies, cette région joue un rôle capital et détient l’une des clés fondamentales de leur croissance et de leur mode de vie.

22.

The second, albeit unspoken, motive, is to control the Gulf and its oil resources. More than two thirds of the world’s known reserves are in Gulf states : Iran, Iraq, Kuwait, Saudi Arabia, Qatar and the United Arab Emirates. For the developed countries, particularly the US with its vast appetite for oil, the Gulf is critical to assure economic growth and maintain a way of life.

23.

Toute intervention contre des pays du Golfe est donc considérée comme une menace pour les « intérêts vitaux » des Etats-Unis. Dès 1980, dans son discours sur l’état de l’Union, le président James Carter, Prix Nobel de la paix 2002, définissait la doctrine américaine pour cette région : « Toute tentative, de la part de n’importe quelle puissance étrangère, de prendre le contrôle de la région du golfe Persique sera considérée comme une attaque contre les intérêts vitaux des Etats-Unis d’Amérique. Et cette attaque sera repoussée par tous les moyens nécessaires, y compris la force militaire »

23.

The US would immediately interpret any attack on the Gulf states as a threat to its vital interests. In 1980 President Jimmy Carter (later winner of the 2002 Nobel peace prize), outlined in his State of the Union address the US policy in the Gulf : “Any attempt by any outside force to gain control of the Persian Gulf region will be regarded as an assault on the vital interests of the US, and such an assault will be repelled by any means necessary, including military force”.

24.

Contrôlée par les Britanniques depuis la fin de la première guerre mondiale et le démantèlement de l’Empire ottoman, la région du Golfe a vu grandir l’influence américaine depuis 1945. Deux importants pays échappent toutefois à la mainmise de Washington : l’Iran, depuis la révolution islamique de 1979, et l’Irak, depuis l’invasion du Koweït, en 1990. L’Arabie saoudite est elle-même devenue suspecte depuis les attentats du 11 septembre 2001 en raison de ses liens avec l’islamisme militant et de l’aide financière qu’auraient apportée des Saoudiens au réseau Al-Qaida. Washington considère qu’il ne peut se permettre de perdre un troisième pion sur l’échiquier du Golfe, et encore moins de l’importance de l’Arabie saoudite. D’où la tentation d’occuper, sous de faux prétextes, l’Irak, et de reprendre le contrôle de la région.

24.

Placed under British control after the first world war and the dismantling of the Ottoman empire, the Gulf came under growing US influence after the second world war. But two countries resisted US domination : Iran after its Islamic revolution in 1979, and Iraq after its invasion of Kuwait in 1990. Since 11 September 2001, there have been suspicions about Saudi Arabia and its links with militant Islamists and alleged financial support for al-Qaida. The US takes the position that it cannot afford to lose a third pawn on the Gulf chessboard, especially one as important as Saudi Arabia. Hence the temptation to use false pretences to occupy Iraq and regain control of the region.

25.

Au-delà des difficultés militaires, l’administration par des forces d’occupation américaines d’un Irak délivré de M. Saddam Hussein ne sera pas facile. Du temps où il était lucide, M. Colin Powell en mesurait l’inextricable difficulté : « Nous avions beau mépriser Saddam pour ce qu’il avait fait, les Etats-Unis n’avaient aucune envie de détruire son pays. Au cours des dix dernières années, c’est l’Iran, et non l’Irak, qui avait été notre grand rival dans le Moyen-Orient. Nous voulions que l’Irak continue de faire contrepoids à l’Iran .L’Arabie saoudite ne voulait pas que les chiites prennent le pouvoir dans le sud de l’Irak. Les Turcs ne voulaient pas non plus qu’au nord les Kurdes fassent sécession avec le reste de l’Irak. (...) Les Etats arabes ne voulaient pas que l’Irak soit envahi et démantelé. (...) Un Irak divisé en factions sunnite, chiite et kurde ne contribuerait pas à la stabilité que nous voulions au Moyen-Orient. Le seul moyen d’éviter cela aurait été de conquérir et d’occuper cette lointaine nation de vingt millions d’habitants. Je ne pense pas que c’est ce que les Américains souhaitaient » C’est pourtant ce que souhaite aujourd’hui le président Bush...

25.

Aside from military difficulties, it will not be easy for US occupation forces to run Iraq in the post-Saddam era. When he was still lucid, Colin Powell described the intricacies of such an undertaking. He said in his autobiography that although the US had condemned Saddam for invading Kuwait, the US had no desire to destroy Iraq. According to Powell, the US’s major rival in the Gulf in the 1980s was Iran, not Iraq ; in those years the US needed Iraq to counterbalance Iran. Powell also insisted that Saudi Arabia opposed a Shi’ite rise to power in southern Iraq ; Turkey did not want the Kurds in northern Iraq to secede ; and the Arab states did not want Iraq to be invaded and then divided into Sunni, Shi’ite and Kurdish factions ; that would have dashed US hopes for stability in the Middle East. Powell concluded that to prevent such scenarios, the US would have had to conquer and occupy a faraway nation of 20 million people, which would have run counter to the wishes of the American people. Yet that is what Bush wants today.

26.

La troisième motivation non avouée de cette guerre, c’est d’affirmer l’hégémonie des Etats-Unis sur le monde. L’équipe d’idéologues qui entoure M. George W. Bush (MM. Cheney, Rumsfeld, Wolfowitz, Perle, etc.) a théorisé depuis longtemps cette montée vers la puissance impériale des Etats-Unis (lire pages 16 et 17). Ils étaient déjà là, dans les années 1980, autour du président Bush père. C’était la fin de la guerre froide et, à l’inverse de la plupart des stratèges qui prônaient un allégement de l’instrument militaire, eux encourageaient la réorganisation des forces armées et le recours à outrance aux nouvelles technologies dans le but de restituer à la guerre son caractère d’instrument de politique étrangère.

26.

The third, also unspoken, US motive is world supremacy. For years Bush’s rightwing advisers - including the vice-president, Dick Cheney, the defence secretary, Donald Rumsfeld, the deputy defence secretary, Paul Wolfowitz, and Richard Perle, the chairman of the Pentagon’s Defence Policy Board - have hypothesised that the US would become a global imperial power (see United States : inventing demons, page 6). These men held similar positions from 1989 to 1993 in the administration of President George Bush Senior. The cold war was ending : although most strategists favoured a reduced role for US armed forces, they gave preference to restructuring the military, relying on new technologies to re-establish war as a foreign policy tool.

27.

A l’époque, raconte un témoin, « le syndrome du Vietnam était encore vivace. Les militaires ne voulaient recourir à la force que si tout le monde était d’accord. Les conditions posées requéraient pratiquement un référendum national avant qu’on puisse employer la force. Aucune déclaration de guerre n’était possible sans un événement catalyseur tel que Pearl Harbor ». Pourtant, cette équipe de faucons, avec l’aide déjà du général Colin Powell, parvint à mettre sur pied, en décembre 1989, sans l’accord du Congrès ni celui des Nations unies, l’invasion du Panama (plus de mille morts) et le renversement du général Noriega.

27.

One observer explained : “The Vietnam syndrome was still alive. The military didn’t want to use force unless everyone was in agreement. The stated conditions required virtually a national referendum before force could be used. No declaration of war would have been possible without a catalysing event such as Pearl Harbor”. In December 1989 White House hawks, with General Colin Powell’s agreement and without congressional or UN approval, instigated the invasion of Panama, ousting General Manuel Noriega and causing 1,000 deaths.

28.

Ces mêmes hommes ont ensuite conduit la guerre du Golfe, au cours de laquelle les forces armées des Etats-Unis effectuèrent une démonstration de surpuissance militaire qui stupéfia le monde.

28.

The same men prosecuted the Gulf war, in which US military might left the world thunderstruck.

29.

Revenus au pouvoir en janvier 2001, ces idéologues ont considéré les attentats du 11 septembre comme l’« événement catalyseur » attendu depuis longtemps. Rien désormais ne semble les freiner. Au moyen du Patriot Act, ils ont doté les pouvoirs publics d’un instrument liberticide redoutable ; ils ont promis d’ « exterminer les terroristes », proposé la théorie de la « guerre globale contre le terrorisme international », conquis l’Afghanistan, renversé le régime des talibans et projeté des forces de combat en Colombie, Géorgie, Philippines... Ils ont ensuite défini la doctrine de la « guerre préventive » et justifié, à base de propagande et d’intox, cette guerre contre l’Irak.

29.

After returning to the White House in January 2001, Bush’s hawks recognised that 11 September was their long-awaited “catalysing event”. Now nothing restrains them. They used the USA Patriot Act to give the government alarming powers against civil liberties ; they promised to exterminate terrorists ; they put forward their theory of global war against international terrorism ; they conquered Afghanistan and overthrew the Taliban ; they sent troops to Colombia, Georgia and the Philippines. They then developed the preventive war doctrine and used their propaganda to justify war on Iraq.

30.

Ils acceptent que Washington se concentre sur les vrais lieux de pouvoir à l’heure de la globalisation libérale : G7, FMI, OMC, Banque mondiale... Mais ils souhaitent extraire peu à peu les Etats-Unis du cadre politique multilatéral. C’est pourquoi ils ont poussé le président Bush à dénoncer le protocole de Kyoto sur les effets de serre, le traité ABM sur les missiles balistiques, le traité instituant une Cour pénale internationale, le traité sur les mines antipersonnel, le protocole sur les armes biologiques, l’accord sur les armes de petit calibre, le traité sur l’interdiction totale des armes nucléaires, et même les conventions de Genève sur les prisonniers de guerre pour ce qui concerne les détenus du bagne de Guantanamo. Le prochain pas serait le refus de l’arbitrage du Conseil de sécurité. Ce qui menacerait de mort le système des Nations unies.

30.

The hawks ostensibly agreed that the US should focus its efforts on globalisation’s power centres : the G7, the International Monetary Fund, the World Trade Organisation and the World Bank. But they have sought incrementally to end US involvement in multilateral organisations. That is why they urged Bush to condemn the Kyoto protocol on global warming ; the anti-ballistic missile treaty ; the International Criminal Court ; the treaty on anti-personnel mines ; the biological weapons protocol ; the convention on small arms ; the treaty banning nuclear weapons ; and the Geneva conventions on prisoners of war relevant to the Guantanamo detainees. Their next step could be to reject the authority of the Security Council, jeopardising the UN’s existence.

31.

Pièce par pièce, au nom de grands idéaux - la liberté, la démocratie, le libre-échange, la civilisation -, ces idéologues procèdent ainsi à la transformation des Etats-Unis en Etat militaire de nouveau type. Et renouent avec l’ambition de tous les empires : redessiner le monde, retracer les frontières, policer les populations.

31.

Under the guise of lofty ideals - freedom, democracy, free trade - these rightwing ideologues seek to transform the US into a new military state. They have embraced the ambitions of all empires : reshaping the globe, redrawing frontiers and policing the world’s peoples.

32.

Les colonialistes d’antan n’agissaient pas autrement. Ils « pensaient - rappelle l’historien Douglas Porch - que la diffusion du com-merce, du christianisme, de la science et de l’efficacité de l’administration de l’Occident repousserait les bornes de la civilisation et réduirait les zones de conflit. Grâce à l’impérialisme, la pauvreté se changerait en prospérité, le sauvage retrouverait le salut, la superstition deviendrait lumière, et l’ordre serait instauré là où jadis régnaient seules la confusion et la barbarie ».

32.

These were the intentions of previous colonialists. They believed, as historians Douglas Porch and John Keegan have argued, that the spread of trade, Christianity, science and efficient Western-style administration would push forward the frontiers of civilisation and reduce zones of conflict. Thanks to imperialism, poverty would turn into prosperity, savages find salvation, superstition become enlightenment, and order arrive in places of confusion and barbarism.

33.

Pour éviter cette affligeante dérive, la France et l’Allemagne, au nom d’une certaine idée de l’Union européenne, ont choisi de faire contrepoids - non hostile - aux Etats-Unis au sein de l’ONU. « Nous sommes convaincus - a affirmé M. de Villepin - qu’il faut un monde multipolaire et qu’une puissance seule ne peut pas assurer l’ordre du monde »

33.

Thanks to their distinctive conception of the EU, France and Germany seek to forestall growing US hegemony, and choose to act as a non- belligerent counterweight to the US within the UN. As Dominique de Villepin said : “We believe that a multipolar world is needed, that no one power can ensure order throughout the world”.

34.

L’esquisse d’un nouveau monde ainsi se dessine. Dans lequel un second pôle de pouvoir pourrait être constitué soit par l’Union européenne si elle sait se rassembler, soit par une alliance inédite Paris- Berlin-Moscou, ou encore par d’autres configurations variables (Brésil - Afrique du Sud - Inde - Mexique). L’initiative franco-allemande constitue une démarche historique qui sort enfin l’Europe de soixante ans de peurs et lui permet de redécouvrir la volonté politique. Une démarche si audacieuse qu’elle a révélé, par contraste, l’attitude pusillanime de certains pays européens (Royaume-Uni, Espagne, Italie, Pologne...) trop longtemps vassalisés.

34.

The shape of a bipolar world is becoming evident. The second pole could either be the EU (if its member states can overcome their differences), a new Paris-Berlin-Moscow alliance or other formations (Brazil, South Africa, India, Mexico). France and Germany have taken a bold and historic step that could enable Europe to overcome its fears of the past 60 years and reaffirm its political will. They have exposed the pusillanimity of European countries (including the UK, Spain, Italy and Poland) that have been vassal states for far too long.

35.

Les Etats-Unis commençaient à s’installer dans le confort d’un monde unipolaire dominé par la force de leur instrument militaire. La guerre contre l’Irak devait servir à affirmer leur nouveau pouvoir impérial. La France et l’Allemagne sont venues leur rappeler qu’en matière de puissance quatre facteurs sont décisifs : la politique, l’idéologie, l’économie et le militaire. La globalisation a pu faire croire que seules l’idéologie (libérale) et l’économie constituaient des facteurs fondamentaux. Et que les deux autres (politique et militaire) étaient devenus secondaires. C’était une erreur.

35.

The US had been making itself comfortable in a unipolar world dominated by its military forces ; the war on Iraq was meant to display new US imperial power. But France and Germany have joined together to remind the US that political, ideological, economic and military considerations are crucial to the exercise of power. Globalisation led some to believe that economics and neoliberal ideology were the only essential factors ; political and military considerations were relegated to the back burner. That was a mistake.

36.

Dans la nouvelle réorganisation du monde qui commence, les Etats-Unis misent désormais sur le militaire (et le médiatique). La France et l’Allemagne, en revanche, sur le politique. Pour affronter les problèmes qui accablent l’humanité, celles-ci parient sur la paix perpétuelle. Le président Bush et son entourage sur la guerre perpétuelle...

36.

As the world is being formed anew, the US focuses on the military and the media. France and Germany have opted for a political strategy. In their attempt to address global problems, France and Germany bet on perpetual peace. Bush and his entourage of hawks seek perpetual war.

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