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Le devoir de paresse


Time to stop and stare

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1.

Au siècle dernier, les révolutionnaires de 1848 militaient pour le droit au travail, pour la reconnaissance de ce temps "bien" particulier qu’un personnage bien particulier aussi, le prolétaire, vendait contre un salaire, à son employeur.

1.

More than a century ago, the revolutionaries of 1848 fought for the right to work, for recognition of that well-defined time that a well-defined individual —a member of the proletariat— sold to his employer in return for a wage.

2.

Un patron de gauche, influencé par Charles Fourier et théoricien des "solutions sociales", Jean-Baptiste André Godin, honorait le travail - et les travailleurs - chaque premier dimanche du mois de mai, avant que ne s’institue le 1er mai, à la suite d’une sanglante répression, à Chicago, en 1886.

2.

Jean-Baptiste André Godin, a liberal employer and social policy advocate was paying homage to labour and the labourer on the first Sunday in May in France long before Labour Day became an institution after the bloody events in Chicago in 1886.

3.

A cette époque, à droite comme à gauche, le travail était vertueux, grâce à lui l’individu tourmenté ou marginalisé rentrait dans le rang, se moralisait et renouait avec le sage principe biblique, qui pourtant résonne encore comme une malédiction : "Tu te nourriras à la sueur de ton front !"

3.

At that time, for right and left alike, work was an honourable estate enabling the tormented or outcast soul to return to the fold, acquire merit and follow the stern injunction of God to Adam : "In the sweat of thy face shalt thou eat bread" —which still carries its original aura of malediction.

4.

Il est vrai que, étymologiquement, le mot "travail" (du latin trepalium) désigne un instrument de torture, et que longtemps les aristocrates, ces gens bien nés, ne pouvaient travailler sans déchoir.

4.

For excessive work or travail was, historically, a form of torture - the medieval trepalium was just such an instrument - and it was long the case that aristocrats and those of noble birth could not work without losing caste.

5.

Dans le contexte socio-économique de l’industrialisation et de la division technique qu’elle provoque, le travail apparaît comme le meilleur moyen de trouver une place, sa place, dans la société.

5.

In the socio-economic context of industrialisation and the consequent division of labour, work was to become the preferred way to find a place, one’s proper place, in society.

6.

L’idéologie du travail, progressivement, s’empara de tous les esprits et imposa sa conception de la normalité.

6.

The work ethic gradually took over, imposing its own standard of normality.

7.

Haro sur celui qui ne respectait pas les règles du jeu, vagabondait, flânait, braconnait, papillonnait ! Il commettait un crime de lèse-travail, se comportait comme un sauvageon, un déserteur de l’armée industrielle, un agent de cet ennemi dit "naturel", la paresse, qui revient au galop dès qu’on l’a chassé.

7.

Woe to anyone who did not play the game, the footloose and fancy free, the scroungers and loungers ! They were guilty of an affront to the dignity of labour, and of behaving like savages, deserters from the industrial work force, agents of that natural enemy, laziness, which was always ready to renew the attack the moment it was repelled.

8.

Paresse, voilà le mot lâché, avec dégoût par les tenants du stakhanovisme avant la lettre, et avec gourmandise par les jouisseurs de l’existence, ces héritiers indisciplinés et bâtards d’Epicure.

8.

Laziness was an object of disgust to those who would in a later age be devoted Stakhanovites, while idleness was embraced with delight by the unruly, sybaritic bastard heirs of Epicurus.

9.

N’oublions pas que la paresse a longtemps été considérée comme l’un des sept péchés capitaux, c’est dire la gravité de la transgression, d’autant que le péché est un des moteurs de la culpabilité ! "Paresse"est un mot dont l’origine étymologique n’est guère explicite : il provient du latin pigritia, dérivé de piger, qui signifie "lent", "indolent", d’où "peu travailleur". Nous retrouvons ces différents sens dans la conception chrétienne des péchés capitaux.

9.

Remember that sloth was long regarded as one of the seven deadly sins. Laziness, indolence, sluggishness, sloth : all find an echo in the Christian concept of deadly sin.

10.

En effet, selon les travaux de Jean Delumeau, "paresse" traduit d’abord et avant tout l’acédie, cette "torpeur spirituelle" qui caractérise le croyant peu actif, celui qui ne s’empresse pas à prier Dieu, à pratiquer les divers rites, etc.

10.

According to Jean Delumeau, the prime meaning is accidie, the spiritual sloth that marks the half-hearted believer who neglects his prayers and fails to observe the rites of his faith.

11.

Au cours du XIIIe siècle, la paresse est identifiée à l’oisiveté, "mère de tous les vices"comme chacun sait.

11.

In the 13th century, sloth came to be identified with idleness, the root of all evil.

12.

Au XVIe siècle, Bruegel peint les sept péchés capitaux et légende ainsi La Paresse : "Les pigres et poiltrons et tous ces fainéants sont toujours bien pourveuz de vent mais pas d’argent", marquant sa désapprobation morale d’une attitude qu’il juge irresponsable.

12.

In the 16th century Breughel’s depiction of Sloth in his Seven Deadly Vices bore a caption to the effect that "pikers, poltroons and all such lazy louts are always full of good excuses but have no money in their purses", clearly indicating moral disapproval of an attitude he considered irresponsible.

13.

Il est vrai qu’avec le protestantisme l’idéologie du travail s’affirme de plus en plus et qu’il semble alors évident, comme le notent de nombreux théologiens de cette époque, que "Job assure que l’homme est né pour le travail comme l’oiseau pour voler" (on peut noter qu’un "job", en français contemporain, c’est un emploi...).

13.

The work ethic advanced by leaps and bounds with the advent of Protestantism. And Job’s assurance that "Man is born unto trouble as the sparks fly upward" was taken by many contemporary theologians to mean that man was born to work —in other words Job was in favour of jobs.

14.

Même si le contexte est totalement différent, nous sommes encore influencés par cette culture où le religieux se mêle à l’économique qui condamne l’oisif à travailler, sauf s’il est un rentier : dans ce cas c’est son capital qui travaille pour lui.

14.

Times have changed but we are still influenced by this cult, an uneasy mix of religious and economic imperatives, which condemn the idle to work unless they have a private income, in which case their capital works for them.

15.

C’est à Londres, en 1880, où il réside alors avec sa femme Laura, fille de Karl Marx, que Paul Lafargue (1842-1911) rédige Le Droit à la paresse.

15.

The French writer Paul Lafargue (1842-1911) produced his satirical work on the right to be idle, Le Droit à la paresse, in 1880. He was living in London at the time with his wife Laura, the daughter of Karl Marx.

16.

On peut facilement imaginer qu’il en a discuté avec son beau-père et l’on sait, par divers témoignages, dont celui de Friedrich Engels, qu’il a profité de la bibliothèque de l’auteur du Capital pour nourrir son travail.

16.

We may suppose that he discussed the subject with his father-in-law, and many witnesses including Friedrich Engels report that he made use of the great man’s library when he was working on his book.

17.

Car cet éloge de la liberté de ne rien faire résulte d’un travail documentaire particulièrement sérieux, comme le constate Maurice Dommanget, qui commente, par exemple, les annotations marginales de Marx à l’exemplaire Du droit à l’oisiveté et de l’organisation du travail servile dans les républiques grecques et romaines, de Moreau-Christophe, publié à Paris, en 1849.

17.

Indeed the copy of a book by Moreau- Christophe on the right to leisure and the organisation of slave labour in ancient Greece and Rome, published in Paris in 1849, bears Marx’s own hand-written annotations in the margins.

18.

C’est le journal L’Égalité qui sort ce texte pamphlétaire en feuilleton, du 16 juin au 4 août 1880, avant qu’il soit réédité en brochure en 1883, avec quelques modifications non négligeables, et connaisse un incontestable succès de librairie, en éditions pirates comme en éditions officielles.

18.

Lafargue’s work appeared in instalments in L’Égalité from 16 June to 4 August 1880. It was subsequently reissued as a pamphlet in 1883, with considerable amendments, and both official and pirated versions sold well.

19.

Ce texte a longtemps été considéré comme différent du reste de la production doctrinale de l’auteur et à part dans le catalogue des oeuvres marxistes.

19.

It has long been regarded as an exception in the canon of Marxist literature.

20.

De fait, il dérange par ses accents libertaires, son impertinence à l’égard des valeurs traditionnelles du mouvement ouvrier (il n’hésite pas à critiquer les partisans du droit au travail et à écrire "Honte au prolétariat français !") et par son appel à la "jouissance", mot qui effraie tout autant le militant que le bourgeois.

20.

It is disturbingly libertarian, impatient of the traditional values of the labour movement, and ready to praise pleasure, a word that inspires terror among militant Marxists and bourgeois reactionaries alike.

21.

Lafargue ne dénonce pas seulement la "religion du capital", mais tous les systèmes sociaux qui se fondent sur le travail comme unique valeur sociale et individuelle.

21.

Lafargue attacked not only what he called the "religion of capital" but all the social systems that uphold work as the one and only true value for society and the individual.

22.

Il espère une libération du salariat ("le pire des esclavages") par la machine et l’accès prochain, pour tous, aux "loisirs".

22.

He looked forward to the day when machines would liberate the wage-earner and there would be leisure for all.

23.

Le mot semble neuf et sa réalité bien improbable compte tenu des horaires disciplinaires, du temps contraint pour les déplacements et de la faible espérance de vie de l’ouvrier moyen !

23.

Leisure seems a strange and unlikely word to have used when the average man or woman worked punishing hours and could not expect to live long for quiet retirement.

24.

Le loisir , c’est avoir du temps pour soi, non pas pour rien, mais pour en faire ce qu’on veut.

24.

For leisure is time to oneself - not time to do nothing, but time to do what one wants.

25.

C’est du temps libéré en quelque sorte et surtout pas du temps libre.

25.

It is time that has in a sense been freed, which is not the same thing as free time.

26.

Notre société dite de consommation n’ignore pas que le temps libre est un piège sur lequel se penchent avidement les marchands d’activités de détente, de sport ou de bricolage, sans oublier les industriels du tourisme.

26.

Our consumer society is knows that free time is a trap and the predators are lying in wait - the purveyors of leisure, sports and DIY activities and the moguls of the tourist industry.

27.

La paresse n’est pas un droit mais un devoir qui nécessite un réel apprentissage tant nous sommes convaincus que "la" société nous doit tout, nous assiste en tout, alors que notre degré de liberté se mesure à l’aune de nos initiatives détachées de l’échange monétaire, de nos errances personnelles, de nos rencontres avec nous-mêmes.

27.

To be idle is now not a right but a duty that has to be painfully learned, convinced as we are that society owes us a living. And the true measure of our freedom lies in what we do, without any money changing hands, in our private explorations and voyages of self-discovery.

28.

Le temps est une valeur qui n’a pas de prix pour autant qu’on en dispose à loisir, justement.

28.

Time is a pearl beyond price - if only we have the time to enjoy it.

29.

Résister au temps du marché globalisé, aux horaires imposés par la sainte rentabilité, refuser d’alterner la vitesse, quand elle est décidée par les seuls gestionnaires des flux, et la lenteur, quand elle acquiert une qualité nostalgique, quasi patrimoniale, pour revendiquer l’usage de son temps, à ses rythmes, selon son bon plaisir, voilà un art de vivre, à la fois autonome et respectueux d’autrui.

29.

If we are to live with a modicum of independence and respect for others, we must resist the tempo imposed by the great god profit. We must refuse to change pace, to hurry when the time-and-motion men say we must hurry and go slow when some would-be lord of the manor longs for the good old days. We must assert our right to use our own time, go at our own pace, do what we like when we like.

30.

A cette étape du développement du capitalisme qui voit l’accroissement des richesses produites s’accompagner d’une augmentation du chômage, il convient de s’interroger sur la redistribution du travail, certes, mais aussi et surtout sur sa finalité, sa place dans l’existence de chacun d’entre nous.

30.

At the present stage of capitalism, with increasing wealth accompanied by growing unemployment, it is clearly right to consider the redistribution of work, but we also need to think about its purpose and its place in our lives.

31.

La machine a parfois allégé la peine des travailleurs —de nombreux métiers sont incontestablement moins pénibles mais, dans le cas de la double journée de travail de la femme, les machines domestiques n’ont pas "libéré" beaucoup de temps—, mais elle a produit de nouvelles contraintes et éloigné son utilisateur de la matière et de l’intelligibilité du monde.

31.

Machines have sometimes lightened the workers’ load. Many jobs are undoubtedly easier than they were, though household gadgets have not really saved much time for women doing double duty inside and outside the home. But machines have brought new constraints and alienated those who use them from the world they knew and understood.

32.

Peut-être faut-il substituer au travail l’ouvrage, activité qui vise à réconcilier "l’homme avec lui-même" (Marx), à le rendre moins étranger aux techniques, aux choses, aux autres et au monde, à ce monde qui accueille le déploiement pluriel de son "être".

32.

Perhaps, instead of work, we should be thinking of workmanship, the activity that in Marx’s words seeks to reconcile "man with himself", to bring him closer to techniques, to materials, to his fellow-men and to the world - a world that welcomes manifold expressions of his being.

33.

Certes dans "ouvrage", il y a "oeuvre", ce qui laisse entendre à la fois l’unité et la singularité du "faire" et du "ne rien faire", cette attente à devenir, cette pause buissonnière, cette délectable paresse d’observer le temps égrener ses particules d’instants, cette esthétisation de notre séjour terrestre.

33.

Of course, workmanship implies a piece of work, suggesting both the connection and the gap between action and inaction, doing something and doing nothing, that state of suspended being, of playing truant, that delicious leisure to watch the world go by —in a word to stand and stare.

34.

Paresse non seulement rime avec sagesse mais confère à celle et à celui qui s’y adonnent un incomparable sentiment de mieux-être.

34.

Idleness is synonymous with wisdom and it confers an incomparable sense of well-being on the men and women who embrace it.

35.

Pourquoi s’en priver ?

35.

Why not join them ? Come on, give it a go.

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